La grotte du pénitent – Poligny (39)

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La grotte du pénitent ou trou du pénitent se situe proche de Poligny dans le Jura, à quelques distances du trou de la lune. La tradition populaire rapporte qu’un pénitent vécu en ce lieu durant des années. Depuis, des histoires de fantômes se racontent au sujet de son retour sous forme d’apparition, se qui rend le lieu mystique. Lors de notre visite, nous avons pu constater l’utilisation de bougies, peut être que certains amateurs d’esprits viennent s’essayer a des rituels d’invocations certaines nuits ?

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Extrait tiré du Bulletin de la société d’agriculture, sciences et arts de Poligny de Alfred Fauconnet, 1868,  page de 246 à 250

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« Vers le milieu du siècle dernier, non loin de la porte de Charcigny, ou bourg des Sarrazins, sur cette voie escarpée, maintenant abandonnée, qui menait à Arbois, on pouvait voir sur le bord du fossé, parmi les ronces et les genévriers, une sorte de poteau branlant et vermoulu, ou plutôt une croix caduque avec cette inscription: « Pour le pauvre solitaire.  » Au-dessous de l’inscription, et rattachée par une chaîne rouillée et grinçante, pendait une boîte de fer fermée d’un cadenas et percée par le haut d’une ouverture étroite, assez large toutefois pour qu’elle pût donner passage aux menues pièces de monnaie, à l’aumône du passant.

Au-delà du poteau, c’était une vaste lande qui se déroulait d’abord, s’exhaussant peu à peu et comme par étage, puis tout à coup la pente devenait abrupte, périlleuse; et si l’on montait toujours, on se trouvait alors en présence de rochers nus et chauves, taillés à pic, bizarrement découpés, géants de pierre hauts de plusieurs centaines de toises. Tout cela était inculte, désolé, d’un aspect sauvage, on eût dit le chaos; nul bruit ne l’animait, si ce n’est le cri de la bête fauve ou le battement d’aile de l’oiseau de proie; du reste, nul sentier tracé, mais des fourrés épais, repaires pleins de terreur, où le houx épineux et les noirs sapins venaient mêler leur ombre; puis encore, épars comme des ossements dans les grandes herbes, des lambeaux de roche arrachés par l’hiver à la cime du mont et roulés là.

Un homme pourtant vivait dans cette solitude, et chaque jour, à l’heure du crépuscule, il descendait la montagne, venait ouvrir la boite de fer, en retirait avec soin l’offrande du voyageur et disparaissait dans la nuit. Quel était son nom, d’où venait-il? On l’ignorait; on se contentait dans le pays de l’appeler le Pénitent.

Il portait une barbe longue et grisonnante qui lui cachait le visage, tandis qu’un large bonnet de laine frisée, rabattu sur le front, lui couvrait toute la tête; sa démarche était lente, son dos voûté, et sous la longue souquenille brune qui l’enveloppait, le corps appuyé sur un bâton noueux, il paraissait un vieillard. Mais quiconque l’eût regardé attentivement et de près, eût trouvé sans doute étranges ses sourcils noirs et épais, ses yeux vifs, étincelants, et surtout ses dents blanches et ses lèvres purpurines. Au reste, depuis bientôt quinze ans qu’il était apparu, aucun changement dans ses traits, dans son allure; pas une ride de plus, toujours le même homme, et l’on s’en étonnait.

Le temps qui mine et détruit, les années accumulées, les fatigues accablantes d’une existence sauvage et rude, rien ne le faisait plier, il semblait immuable, pareil à ces grands arbres qui, battus des orages, dédaigneux et debout, voient passer à leurs pieds les générations qui se succèdent.

Certaines gens prétendaient même qu’elles l’avaient vu courir à travers les bruyères, mais on ne les croyait pas.

Cet être singulier, plein de mystère, habitait une sorte de grotte à deux compartiments, creusés dans le roc; l’entrée en était basse, étroite et sombre; des massifs de buis et de noisetiers la précédaient. L’inconnu a toujours attiré; aussi parmi les chevriers, et ils étaient nombreux à cette époque, les plus curieux et les plus espiègles auraient bien voulu voir ce qui se passait dans l’intérieur; mais à la première branche agitée, au premier bruit de pas étouffés, un chien de montagne énorme, cerbère de l’antre, aux poils rudes et roussâtres, surgissait frémissant et montrant sa large gueule; les marmots terrifiés s’éparpillaient alors, comme une volée de passereaux, à l’approche du milan.

Un soir une vieille bonne femme à la recherche d’un chevreau s’était longtemps attardée; elle errait dans la montagne inquiète et troublée, lorsque tout à coup, au détour d’une roche, elle vit passer devant elle, éclairé par la lune, comme un spectre vêtu de blanc; le fantôme la frôla puis s’évanouit. Le lendemain, encore toute tremblante, elle racontait à ses voisines que le diable était venu sans doute tenter le pénitent, et que ne pouvant emporter l’âme du saint homme, il avait pris le chevreau.

Au surplus, cette apparition n’était pas la première; plusieurs fois déjà on avait cru remarquer une grande forme blanche errante dans la nuit, on avait même entendu comme une voix douce, pleine de mélancolie, qui se mêlait dans la grotte aux suaves accents d’un instrument harmonieux.

Tous ces faits inexpliqués, grandis et travestis par l’imagination, jetaient autour de cette demeure une crainte mêlée de respect, et l’isolement du solitaire s’élargissait de jour en jour.

Un soir de Toussaint, le lourd marteau de bronze du cloître des Jacobins venait de frapper son dernier coup de minuit, et les cloches d’alentour répétaient l’heure nocturne, la ville était déserte : entièrement ensevelie dans un épais brouillard, on l’aurait dit cousue dans quelqu’affreux linceul ; toutes ses rues frissonnaient ; au milieu de ses places hurlait la froide bise, il neigeait. Les rares réverbères suspendus çà et là, ainsi que des suppliciés, s’agitaient et criaient au bout de leurs longues chaînes, une lumière pâle s’en échappait. De temps en temps, sous l’effort de la rafale, un volet détaché s’arrachait de ses gonds, tombait avec fracas et mêlait ses débris aux grandes lames de fer-blanc qui couronnent les toits. A tout cela se joignait un pêle-mêle de plaintes et de sinistres aboiements.

Pourtant dans cette nature en désordre, au milieu des éléments en délire, deux étrangers marchaient rapides sans se soucier de la tempête; ils étaient coiffés de noirs chapeaux à larges bords, et quand le vent, malgré eux, entrouvrait violemment leurs manteaux couleur de suie, on voyait à leur ceinture de cuir briller la garde d’une épée.

Muets et sombres ils traversèrent la ville, franchirent l’une de ses portes donnant sur la rivière, et soudain s’arrêtèrent au pied d’une antique tour; la neige tombait toujours, le brouillard augmentait. Mais après quelques instants ils reprirent leur marche, atteignirent la croix dont nous avons parlé, puis échangeant quelques paroles, et le bras étendu vers la cime du mont, ils disparurent dans les fourrés.

Ce même soir la grotte du pénitent ruisselait de lumière, et son aspect eut étonné: une torche brûlait suspendue à la voûte et faisait étinceler les mille facettes de la roche, puis autour d’un grand feu où flambait le sapin, un homme était assis; à ses côtés, par terre, jetés négligemment, gisaient un bonnet de laine, une souquenille brune et quelque chose comme une longue barbe soyeuse et argentée. Il pouvait avoir trente-cinq ans, et ses traits singulièrement expressifs accusaient l’énergie. Sa tète mâle et fière soutenait un large front d’où naissait un nez ferme et hardiment tracé ; sa taille paraissait souple, sa poitrine développée et ses cheveux crépus, rejetés en arrière, s’éclairant aux reflets du brasier, lui donnaient l’air d’un lion qui secouait sa crinière.

Mais à ce moment une pensée bien tendre ou quelque doux souvenir le tenait sous le charme, car il se transfigurait et sa rude nature se dépouillait; son oeil noir et profond était alors humide et comme baigné d’amour, sa bouche fine entrouverte, aspirant le bonheur, laissait voir ses dents blanches, autant de perles enchâssées; toute sa figure enfin trahissait l’émotion, mais l’émotion pleine de délices.

En effet, en face de lui, sur une vaste et moelleuse peau d’ours blanc et délicatement appuyée sur des coussins, se tenait une jeune femme d’une beauté merveilleuse. Son teint fait de lys et de rose, pétri de lait et de vermillon, était incomparable; sa chevelure, d’un blond cendré et luxuriante et libre, ruisselait sur ses épaules, sur sa gorge et se perdait dans la fourrure; puis elle avait la pose et les grâces enchanteresses de ces houris célestes qui, sous les orangers et parmi les parfums, languissantes, demi-nues, enivrent de voluptés les guerriers de Mahomet. Près d’elle dormait ou plutôt veillait un chien de taille gigantesque, au pelage fauve, et l’animal, comme s’il eût voulu garantir du froid les pieds mignons de l’enfant, avait posé sur eux sa grosse tête velue.

Mollement penchée sur sa couche rustique, elle soutenait de la main un instrument à cordes et venait de chanter sans doute, car, de même que la fleur laisse après elle de suaves exhalaisons, l’instrument se taisait, la voix était muette, et pourtant l’on entendait encore comme les dernières vibrations d’une musique agréable et tendre.

L’homme s’était levé, et s’adressant à la jeune femme :

Marthe, lui dit-il, répète encore ta chanson, elle me rappelle des heures si douces, elle me raconte mon passé.

Oh! Non, Jacques, répondit-elle, cessons au contraire ces chants; certain feuillet de notre vie est taché de sang et c’est aujourd’hui le jour des morts.

La figure de l’homme s’assombrit, son oeil s’emplit d’éclairs; je m’en souviens, reprit-il, de cette nuit fatale où je frappai de mon poignard le misérable qui voulait t’arracher à moi; c’était la Toussaint, il neigeait, et la tourmente ébranlait notre pauvre cabane. Je le vois encore, le lâche, tout sanglant dans les bras de ses compagnons ; mais il était riche et puissant, je n’avais que mon bras pour soutien, nous dûmes quitter le pays. Depuis quinze ans bientôt ce rocher nous donne asile, nul maintenant ne reconnaîtrait, sous les haillons du Pénitent, Jacques le montagnard, le gai chasseur d’autrefois; mais quittons ces tristes pensées; et tandis que la torche jette ses dernières lueurs, chante encore, Marthe, chante toujours.

L’enfant, à cette prière, préluda par un doux accord, et d’une voix fraîche soupira :

Denise avait seize ans,
Tête blonde, âme pure,
Trésors doux et charmants,
Angélique parure.

Un soir, près du lac, elle rencontre Sylvain ;
Le rossignol chantait; dans l’onde au bleu mirage,
Le saule avec amour baignait son vert feuillage;
Les deux enfants s’aimaient : ils se prennent la main,

Ils folâtrent dans l’herbe
Et la nuit.

Mais à ce moment un cri sauvage, ainsi qu’une imprécation, retentit au dehors. Marthe s’arrêta court, tressaillit; et l’instrument tombé de sa main défaillante roula vers le brasier. Le molosse avait relevé la tête, et retroussant sa lèvre menaçante, laissait voir ses formidables crocs. Quant à l’homme, il fronça le sourcil, tira de son pourpoint une longue lame acérée, comme s’il craignait une agression, et se parlant à lui-même : c’est encore lui, dit-il, malheur!

Aussitôt deux grandes ombres entrèrent, subitement dans la grotte et se ruèrent sur le Pénitent. Pendant quelques instants ce ne fut qu’une mêlée confuse, un tourbillon de corps enlacés, des cris de détresse et d’angoisse, des râles entrecoupés de blasphèmes et la voix rauque du mâtin. Mais bientôt deux corps inertes tombaient lourdement sur la terre, et peu de temps après, se détachant sur la neige, une forme noire et sinistre escaladait les roches; elle semblait emporter quelque chose; un chien la précédait.

A quelques jours de là, des pâtres pénétraient dans le réduit et trouvaient deux cadavres enveloppés dans des manteaux. L’un portait au sein gauche une plaie large et profonde ; quant à l’autre, sa gorge ouverte et déchirée prouvait assez qu’il était mort étranglé par quelque bête furieuse. Un reste de torche pendait encore à la voûte; un escabeau, divers ustensiles brisés gisaient pêle-mêle avec la souquenille brune, la barbe et le bonnet de laine, puis dans la cendre du foyer se trouvaient une sorte d’instrument demi-consumé et le corsage rouge d’une femme.

Le solitaire avait disparu, sans qu’on sache jamais ce qu’il devint; mais pendant longtemps encore les voyageurs purent voir sa boîte de fer rouillée suspendue au bras de la croix.

Enfin, un soir d’orage, parmi la foudre et les éclairs, la tourmente emporta tout.

Combien de fois naguère avec des amis d’enfance j’ai gravi ces chers rochers; combien de fois, insouciants et folâtres, pendant les jours d’automne, nous nous sommes assis autour d’un feu de buis dans cette grotte solitaire, sans songer à cet horrible drame qui s’était passé là, sans soupçonner, sous la verdure qui tapisse le granit, les larges gouttes de sang que le temps n’a pu laver. »

 

Quelques photos : 

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A proximité :

  • La grotte « le trou de la lune » sur les hauteurs de Poligny
  • La croix du Dan
  • Tour de la Sergenterie à Poligny
  • Grotte des Moidons

 

Pour s’y rendre : A pied, depuis le centre ville de Poligny, prendre la direction de la tour de la Sergenterie, s’engager rue de Faite, et emprunter la route goudronnée qui monte a travers les vignes, le sentier est balisé et indique la grotte du pénitent, il est possible de faire une boucle pour revenir sur Poligny en longeant la grande corniche et en passant par le Trou de la lune.

Sur la carte :

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