Chapelle de Niai-Nion – Dommartin (25)

En lisière d’un bois, à mi-chemin entre Dommartin et Vuillecin, dans le département du Doubs, se dresse un petit édifice religieux isolé, porteur d’un nom aussi curieux que poignant : Niai-Nion. Ce nom atypique évoque une page douloureuse de l’histoire locale, lorsque la peste noire sema la terreur en 1636, fauchant une large part de la population du Haut-Doubs.

Le site n’est pas anodin. Il est situé à proximité immédiate d’une source, élément crucial à l’époque pour les malades et à distance suffisante des bourgs, selon les pratiques de quarantaine de l’époque. C’est dans ce vallon isolé, désormais ceint d’un mur en pierres sèches, que furent transportés les malades pour tenter d’enrayer l’épidémie.

L’année 1636 fut marquée par un pic de l’épidémie. Pour éviter toute propagation incontrôlée de la maladie, les habitants de Dommartin, Houtaud et Vuillecin décidèrent de transférer les malades vers un lieu reculé. Près de 120 personnes, atteintes par le fléau, furent ainsi conduites et enterrées sur place.

Le lieu prit naturellement une dimension funéraire, devenant un cimetière de fortune, où le soin des malades reposait sur les bonnes volontés locales. Parmi elles, une figure émergea : Jeanne Laignier, jeune femme originaire de Bannans, qui fit preuve d’un altruisme exceptionnel.

Jeanne Laignier, figure héroïque du site

Volontaire pour secourir les pestiférés, Jeanne se mit au service des malades, sans protection, sans formation médicale, mais avec détermination. Inévitablement, elle contracta elle-même la maladie. Peu avant sa mort, le 8 septembre 1636, elle aurait prononcé, dans le patois local, ces mots devenus légendaires :

« Lai soigni lès autres et niai nion pou m’soigni. »

Ce qui peut se traduire ainsi :

« J’ai soigné les autres, et je n’ai eu personne pour me soigner. »

Ce dernier souffle, enregistré dans la mémoire collective, a donné son nom au vallon et à la chapelle. C’est une déclaration brute, tragique et profondément humaine, qui scella la singularité du lieu.

Le corps de Jeanne fut inhumé dans ce cimetière improvisé, parmi les 120 autres victimes. Une dalle de pierre marque encore aujourd’hui l’emplacement supposé de sa sépulture. Fait curieux rapporté par les générations suivantes : aucune herbe n’y pousse, aucune feuille morte ne s’y accumule, la neige y fond plus vite qu’ailleurs. Ces phénomènes naturels, encore inexpliqués, renforcent l’aura quasi mystique du site.

Jusqu’au début du XXe siècle, l’inscription gravée était encore lisible :
Jeanne Laignier, décédée le 8 septembre 1636.
Aujourd’hui, le texte s’est effacé, mais la mémoire de Jeanne demeure vive.

À la suite de ces événements tragiques, la population locale éleva, en 1639, un petit sanctuaire pour honorer la mémoire des disparus. L’édifice était modeste, construit en bois, abritant des statues votives en l’honneur de Saint Roch et Saint Sébastien, saints invoqués contre les maladies infectieuses.

Ce premier édifice fut détruit durant la guerre de Trente Ans, notamment par les troupes suédoises du duc de Saxe-Weimar. Il fallut attendre 1659 pour que la chapelle soit reconstruite en pierre, de manière plus pérenne. Le culte y fut officiellement placé sous la protection de la Sainte Trinité.

Saints protecteurs contre la peste
Saint Roch

Saint Roch est représenté montrant la plaie de sa jambe, accompagné d’un chien porteur de pain, symbole de sa survie miraculeuse. Il est traditionnellement invoqué contre la peste depuis le Moyen Âge. Sa popularité s’étendit particulièrement dans les régions rurales frappées par des épidémies à répétition.

Saint Sébastien

Martyr romain transpercé de flèches, Saint Sébastien est une figure symbolique de la souffrance corporelle, et fut également prié contre les maladies virulentes. Dans les représentations chrétiennes, les flèches symbolisent les plaies envoyées par Dieu, et son corps transpercé figure celui du malade.

L’analogie fut renforcée au XVe siècle par une dévotion renforcée, parfois considérée comme miraculeuse, où l’intervention des saints était vue comme seul recours en l’absence de traitement.

La chapelle actuelle, simple et rustique, repose sur un plan rectangulaire. Elle est ceinte d’un enclos de pierres sèches et dominée par une croix en bois. À l’intérieur se trouvent encore les statues de bois de Saint Roch et Saint Sébastien.

Le lieu reste non électrifié, sans ornement moderne, volontairement préservé dans un état quasi originel. C’est un espace de silence, propice à la méditation ou à la mémoire, en marge des circuits touristiques classiques.

En 1978, l’abbé Engonin, curé de Dommartin, lança une campagne de restauration, aidé de bénévoles locaux. Les travaux portèrent sur la structure, l’intérieur, mais aussi l’enclos, afin de préserver ce patrimoine discret mais emblématique.

Encore aujourd’hui, chaque année, à l’occasion du dimanche de la Trinité, une procession est organisée. Les habitants de Dommartin, Houtaud et Vuillecin marchent jusqu’à la chapelle, chantent des prières, et rendent hommage à Jeanne Laignier, reconnue comme figure de piété et de courage.

Bonne découverte !

A Dommartin, se rendre rue des Gentianes. Un parking se situe face à l’aire de jeux. Descendre à pied et tourner de suite à gauche sur le chemin de Jeanne Laigner, continuer tout droit jusqu’à apercevoir la chapelle sur la gauche.

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One thought on “Chapelle de Niai-Nion – Dommartin (25)

  1. C’est une jolie chapelle dans un lieu très calme et l’histoire de cette femme est très touchante. Je trouve qu’elle avait les qualités pour être une sainte.

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