



Le plateau de la Croix-Guillaume, perché dans la forêt vosgienne qui surplombe les vallées de la Sarre rouge et de la Sarre blanche, offre un témoin rare et précieux de l’occupation gallo-romaine en milieu de hauteur. Sur ce modeste espace, les fouilles ont révélé la coexistence d’un habitat, d’une activité extractive sophistiquée, de sanctuaires et d’une nécropole. Cet ensemble intégré fait de la Croix-Guillaume un cas d’étude exemplaire pour les systèmes ruraux d’époque romaine dans les contrées septentrionales de la Gaule.
Le site se situe sur la commune de Saint-Quirin, dans la Moselle, à l’est du village, en forêt domaniale, à une altitude d’environ 487 mètres. Le plateau, à relief relativement aplani, domine à l’est la vallée de la Sarre rouge et à l’ouest la Sarre blanche (ou les flux de ruisseaux affluents). Le substrat rocheux est constitué de grès micacé issu des couches du Trias inférieur (Buntsandstein), avec des imprégnations dolomitiques qui lui confèrent une bonne tenue pour la taille et la sculpture. Une mince couche d’humus recouvre cette roche, de l’ordre de 5 à 30 centimètres dans les zones non perturbées. Sur les côtés est et sud du plateau, des terrasses naturelles ou aménagées suivent les pentes, suggérant un aménagement du relief pour l’agriculture ou pour la régulation des eaux de ruissellement. Le pourtour du plateau présente parfois des versants plus abrupts, notamment à l’ouest et au nord, ce qui limite les extensions bâties vers ces directions. Cette situation de hauteur est certes plus contraignante pour l’agriculture, mais offre plusieurs avantages : contrôle visuel des vallées, sécurité, et surtout exploitation directe de la roche gréseuse à portée de main.




La Croix-Guillaume fut évoquée dès 1911 par l’archéologue Reusch, mais sans exploration approfondie. Le véritable réveil de l’intérêt archéologique date de 1962, lorsque des stèles funéraires furent découvertes, incitant des sondages ponctuels. Par la suite, quelques interventions dispersées se succédèrent, sans pour autant modifier radicalement la compréhension du site.
C’est entre 1994 et 1999 qu’une campagne de fouilles d’envergure a été menée sous la direction de Dominique Heckenbenner et Nicolas Meyer. Cette campagne a permis de dégager de façon systématique les carrières, la zone d’habitat, les espaces cultuels et la nécropole. L’étude moderne du site associe analyses architecturales, étude du mobilier, relevés topographiques et interprétations spatiales.
L’Association pour la Recherche Archéologique au Pays de Sarrebourg (ARAPS) assure aujourd’hui la valorisation, la médiation et l’accueil du public. Le site est inscrit au titre des Monuments Historiques depuis le 11 septembre 2003 (référence PA57000027) avec un périmètre de protection autour des zones fouillées (environ 25 000 m² avec une marge de 30 mètres). Le propriétaire est l’État français, avec une affectation liée au ministère chargé de l’agriculture.
Organisation du site : habitat et structures bâties
Le plateau présente une zone centrale d’habitat, organisée autour d’une vaste esplanade pavée ou empierrée et bordée de bâtiments. Le bâtiment principal dégagé atteint une dimension de 22 mètres de long sur 8 mètres de large. Autour, quatre structures plus modestes (5 à 6 m de long pour 2 à 5 m de large) complètent l’ensemble d’habitation et d’annexes.
Une citerne, découverte au nord du site, mesurait 1,60 à 1,70 m de profondeur ; son rôle était probablement de collecter l’eau de pluie ou les eaux de ruissellement. Au IIIᵉ siècle, cette citerne fut volontairement comblée par des dépôts contenant cruches, vases et autres récipients, ce qui suggère un geste organisé.
Si l’on ne dispose pas de vestiges convaincants de confort (planchers, installations luxueuses, chauffage), la présence d’un foyer dans l’un des bâtiments indique une gestion minimale du chauffage ou de la cuisson. La disposition spatiale suggère que la façade du bâtiment principal donnait sur une esplanade, partiellement dédiée au culte (aire cultuelle A devant le bâtiment). L’architecture fonctionnelle témoigne d’une occupation de type rural intégré, où l’habitat et les rites se mêlent étroitement.





Les carrières de grès
Six carrières antiques ont été identifiées sur ou en bordure du plateau. Ces carrières comportent des fronts de taille, des traces de déchets de taille, des lignes d’emboîtement (emboitements), des encoignures, des blocs en cours de taille, des caniveaux creusés pour évacuer les eaux, des traces d’ancrages de machines de levage, et des coins de fer encore intacts.
La pierre locale, grès micacé, a été taillée sur place. On observe des déchets de taille, des zones d’abandon de blocs partiellement travaillés, et dans un cas une plaque finement taillée des deux côtés, suggérant une production pouvant circuler au-delà du site local — peut-être pour la construction de mausolées ou monuments funéraires dans d’autres territoires.
Les carriers devaient résider sur place, formant une communauté liée aux activités extractives. L’organisation spatiale les place souvent en marge des zones d’habitat, mais néanmoins intégrées dans le système global du hameau.
Les carrières, en exploitant les bancs de grès, étaient stratégiquement placées : leur proximité immédiate réduit les coûts de transport. Mais la gestion de la circulation des blocs, de l’acheminement, et de la transformation (taille secondaire) impose une compétence technique certaine.
Aires cultuelles, statuaire et iconographie
Deux aires cultuelles ont pu être reconnues sur le plateau :
- L’aire A : environ 15 × 9 mètres
- L’aire B : environ 14 × 6 mètres
Ces espaces sont situés respectivement devant l’habitat (aire A) et en bordure occidentale (aire B). Elles pourraient avoir servi à des rites de proximité ou à des offrandes, avec un lien direct vers l’habitat ou les zones funéraires.
Sur les aires cultuelles et dans la nécropole, le mobilier monumental est remarquable : des stèles votives représentant Rosmerta, Mercure, parfois la figure d’Épona ; des stèles-maisons, des stèles-plaques, des stèles à édicule, des urnes en grès, etc. Certaines stèles exhibent des motifs décoratifs (rouelles, rosaces). Le corpus iconographique témoigne d’un panthéon local assez riche, mêlant divinités classiques romaines et divinités locales de tradition celtique (Matres).
La statuaire est un point particulièrement fascinant du site : on a retrouvé au moins quatre fragments de statues de Jupiter à cheval terrassant un monstre à queue serpentine (anguipède), un motif répandu dans l’iconographie gallo-romaine. Toutefois, un exemplaire se distingue : à la place de l’anguipède, c’est un aigle qui figure, symbole habituellement associé à Jupiter. Ce variante iconographique pourrait traduire une adaptation locale, ou une phase stylistique particulière. Une autre statue en ronde-bosse représente un taureau, attribut fréquent de Mercure, mais rare en Gaule sous cette forme.
Ces monuments dressés sur le plateau indiquent que le site a une dimension religieuse forte, non seulement funéraire mais également cultuelle vivante. Le lien entre l’habitat et ces cultes est étroit : les statues de Jupiter pouvaient se dresser sur des colonnes dans des cours ou des villas, tandis que les stèles votives marquaient des dévotions familiales ou collectives.
La nécropole et pratiques funéraires
La nécropole occupe la partie centrale du plateau. On dénombre environ 80 sépultures, bien que ce chiffre soit à considérer comme une estimation minimale. Les tombes sont marquées par des cercles ou des enclos de pierres visibles dans le paysage, ce qui donne à l’ensemble une structure lisible.
La majorité des défunts ont subi une incinération : les cendres sont placées dans des urnes en céramique, parfois dans des coffres en bois ou en grès. Au cours du temps, des coffres plus complexes apparaissent, attestant d’une évolution dans les pratiques funéraires.
Le mobilier d’accompagnement est riche : fibules en bronze, anneaux, couteaux, haches en fer, fusaïoles, etc. Certains objets sont décorés, ou même sculptés en petites rondes-bosses (ex : représentation d’Épona). Les stèles funéraires (maisons, plaques, édicules) jouent un rôle de marqueurs visibles dans le paysage.
L’iconographie funéraire se mêle souvent à la foi locale : les stèles votives côtoient les tombes, indiquant que les vivants intervenaient dans l’au-delà par des offrandes. La proximité entre zones cultuelles et nécropole témoigne d’une relation intégrée entre les rites de vie et de mort.
Chronologie, datation et fin d’occupation
L’occupation du site commence vers 80 apr. J.-C., selon la datation des tessons retrouvés dans les fondations du bâtiment principal. Elle se poursuit jusqu’à la seconde moitié du IIIᵉ siècle, moment où le site est progressivement abandonné.
Le comblement de la citerne au IIIᵉ siècle, avec des dépôts soigneusement sélectionnés, pourrait marquer un acte de fermeture intentionnel — peut-être symbolique ou cérémoniel. L’abandon du site reste une question ouverte : les raisons pourraient être environnementales (érosion, réduction des ressources), économiques (recentralisation des habitats), stratégiques ou même liées aux troubles du IIIᵉ siècle dans l’Empire romain.
Au-delà du IIIᵉ siècle, le plateau semble retomber dans l’oubli, recouvert par la végétation et peu habité jusqu’à la modernité. Ni vestiges postérieurs significatifs, ni traces d’une réoccupation importante n’ont été documentés, ce qui renforce le caractère clôt du site pour l’époque romaine.
Valorisation, accès et visite
Aujourd’hui, le site est accessible librement (visite des extérieurs). Des panneaux d’interprétation jalonnent le parcours. Pour les groupes, des visites guidées sont possibles via l’ARAPS. L’entrée est gratuite.
L’accès se fait depuis Saint-Quirin (à pied, environ 30 à 45 minutes selon les parcours) ou en voiture jusqu’à un parking aux abords du chemin forestier. Depuis ce parking, une marche d’environ 10 minutes mène au site via des sentiers balisés (anneau jaune, GR 5). Le balisage forestier et routier indique “Croix Guillaume” à travers les routes départementales.
Le mobilier trouvé sur place est en grande partie conservé et exposé dans le musée du Pays de Sarrebourg. Certains objets (statues, stèles) y sont visibles au public, ce qui complète l’expérience sur le terrain.
La commune, via ARAPS, édite un livret de visite qui aide à comprendre les aménagements du site, les artefacts et l’organisation spatiale.
Quelques photos :









































































Pour s’y rendre :
Depuis Saint-Quirin, prendre la D96 en direction de Lettenbach, mais au col des Deux Croix, tourner à droite sur la route forestière et continuer jusqu’au parking du site archéologique, continuer à pied jusqu’à la Croix Guillaume, puis partir sur la droite en direction du site archéologique.
A proximité :
- La Haute Chapelle à Saint-Quirin
- Grotte des Bacelles à Saint-Quirin
- Le Rocher du Diable à Abreschviller
- Rocher du Calice à Abreschviller
Sur la carte :



