



L’Abri des Cabônes, parfois également désigné comme l’abri du Colonel-Martin, est l’un des principaux gisements préhistoriques de la basse vallée du Doubs, sur la rive droite entre Ranchot et Dampierre, dans le département du Jura (39). Ce site, excavé entre 1978 et 1989 dans le cadre d’un sauvetage archéologique lié au projet du canal Rhin–Rhône, livre une séquence stratigraphique et un matériel culturel remarquables.
L’abri est implanté sur une corniche calcaire du Séquanien inférieur, formant une diaclase naturelle qui semble avoir fonctionné comme un exutoire dans la roche. Cette situation géologique est essentielle : elle a permis la formation d’un espace abrité utilisable par les groupes paléolithiques, tout en assurant un certain drainage des eaux. Le site se trouve à seulement quelques mètres du Doubs, sur le chemin de halage entre Ranchot et Dampierre, à une altitude d’environ 215 mètres. Cette proximité fluviale suggère un environnement attractif pour les chasseurs-cueilleurs : accès à l’eau, faune variée, terrain favorable pour l’occupation et le transport.




Les premières traces d’intérêt pour l’Abri des Cabônes remontent aux années 1950, quand des fouilles non systématiques, elles ont révélé l’existence d’un potentiel archéologique. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 qu’un programme de sauvetage archéologique a été lancé, sous l’égide de Michel Campy, Serge David et Christophe Cupillard, en lien direct avec les aménagements du canal Rhin–Rhône.
S’étendant de 1978 à 1989, ces fouilles ont couvert environ 80 m², soit la quasi-totalité du gisement, et ont mobilisé une équipe multidisciplinaire (archéologues, spécialistes des sciences naturelles, géologues). Ces travaux ont permis de dresser une stratigraphie fine et de documenter des vestiges d’industries lithiques, d’art mobilier, d’ossements fauniques, et même de restes humains. Une campagne de sondage complémentaire fut réalisée en 2007, témoignant de l’intérêt archéologique durable du site.
Stratigraphie et chronologie
L’analyse stratigraphique révèle trois ensembles principaux, du bas vers le haut :
- Ensemble inférieur
Composé de galets dans une matrice sableuse, il correspond à une terrasse fluvio-glaciaire würmienne. Ces sédiments grossiers reposent directement sur le substratum calcaire, indiquant une phase antérieure à l’occupation humaine significative. - Ensemble intermédiaire
Il est limoneux et cryoclastique : des limons jaunes à ocre mêlés à des cailloutis anguleux et des blocs. C’est dans cette séquence (couches 1 à 6 identifiées par les fouilleurs) que se trouvent les indices d’occupation les plus riches. Les arbres de datation ^14C indiquent des âges d’environ 12 620 ± 250 BP et 11 520 ± 191 BP, ce qui place l’occupation dans le Magdalénien final, probablement autour de la transition du Dryas II vers l’Alleröd. Le matériel lithique issu de cette zone est particulièrement abondant : plus de 5 000 silex identifiés, parmi lesquels 802 outils retouchés. Ces outils incluent un vaste panel : lamelles à dos, pointes aziliennes, à crans, à dos anguleux. La dominance du renne dans la faune (~ 40 %) est couplée à la présence d’espèces tempérées (cerf, sanglier) et froides (renard polaire), suggérant un environnement de fin de glaciation avec des fluctuations climatiques. En matière dure animale, les fouilles ont mis au jour des aiguilles à chas, des fragments de sagaies en bois de renne, une ébauche de harpon à barbelures, ainsi que des esquilles osseuses. L’étude technologique révèle une maîtrise technique importante : les gestes de fabrication, l’outillage utilisé, les traces de percussion sont documentées, tout comme les traces post-fabrication (usure, transport). - Ensemble supérieur
Composé d’une couche brune (couche “AC / 2”) qui s’épaissit vers le Doubs, surmontée d’une couche organique épaisse (couche “AOC / 3”, noirâtre, 60–70 cm). Cette partie a été fortement perturbée par les anciennes fouilles et les terriers d’animaux. Néanmoins, elle a livré des traces d’occupations plus récentes : Néolithique moyen II, Âge des Métaux, et époque gallo-romaine. Cela indique une réutilisation du site bien après la fin du Paléolithique supérieur.
Industrie lithique
L’industrie lithique de l’Abri des Cabônes est l’un des atouts majeurs du site. On y trouve des lamelles à dos, des pointes aziliennes, des pointes à crans, des pointes à dos anguleux, ainsi que d’autres types d’outils retouchés. Cet éventail typologique témoigne d’un techno-complexe avancé, propre à la fin du Magdalénien et aux premières phases de l’Azilien.
La densité des artefacts lithiques est remarquable : plusieurs milliers de silex bruts ont été recensés, en plus des centaines d’outils retouchés. Cette abondance permet non seulement d’analyser les techniques de taille, mais aussi de comprendre les chaînes opératoires : de l’acquisition des matières premières à l’exportation éventuelle d’outils ou de nucleus.
Art mobilier : gravures, parures et ossements décorés
Peut-être ce qui distingue le plus l’Abri des Cabônes, c’est son art mobilier exceptionnel. Les fouilles ont révélé :
- Un galet calcaire gravé d’un bouquetin, motif figuratif rare et d’une finesse remarquable.
- Plusieurs autres galets avec des motifs abstraits (bandes, points), ainsi que des galets pigmentés.
- Des objets en os animal : deux tubes en os d’oiseau, un os crochu (bovidé), une sagaie en bois de renne, des esquilles. Tous ces éléments portent des décorations non figuratives.
- Des coquillages perforés utilisés comme parures, ce qui suggère une dimension symbolique ou identitaire dans cette population.
- Une possible gravure de mammouth sur un os crochu de bovidé, un motif qui ajoute une dimension inattendue et puissante au répertoire artistique de ce site.
L’étude technologique (par Francesco D’Errico et Serge David) a permis d’identifier non seulement les gestes de fabrication (par percussion, outils lithiques, position des outils), mais aussi des traces d’usure et d’altération, distinguant ce qui provient de la fabrication de ce qui relève d’une “vie” postérieure : transport, usage prolongé, réemploi. Certains objets semblaient avoir été déplacés, réutilisés, peut-être échangés — témoins d’un contexte social complexe.
Faune, environnement et modes de vie
L’analyse faunique du gisement montre une prédominance du renne, mais également la présence d’animaux plus “chauds” comme le cerf ou le sanglier. Cette diversité indique un milieu en transition climatique, conforme à la période de fin de glaciation. Les chasseurs-cueilleurs exploitant ce site naviguaient probablement entre différents biotopes : milieux riverains, forêts, zones plus ouvertes.
Les objets osseux (sagaies, harpon) suggèrent des pratiques de chasse élaborées. Les parures en coquillage indiquent également un sens esthétique ou symbolique. L’ensemble dessine l’image d’un groupe de chasseurs-cueilleurs sophistiqué, non seulement préoccupé par sa survie, mais aussi par l’identité, la mobilité et la transmission d’objets.
Restes humains et paléogénétique
Parmi les découvertes les plus fascinantes figure un fragment crânien, appelé “Ranchot88”, qui correspond à un fragment pariétal droit. Ce vestige humain est particulièrement important : des études génétiques l’ont attribué au cluster de Villabruna, un groupement génétique majeur dans l’histoire des populations européennes. Cela fait du site un jalon dans la compréhension de la génétique des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique terminal et du début du Mésolithique.
La présence de ce fragment humanisé, dans un gisement aussi riche en industrie et en art, suggère que l’abri des Cabônes n’était pas seulement un camp de passage, mais peut-être un lieu socialement significatif, où avaient lieu des pratiques symboliques, mémorielles, voire rituelles.
Comparaisons régionales et culturelles
Le site des Cabônes s’inscrit dans un réseau plus vaste de gisements tardiglaciaires et mésolithiques dans la Franche-Comté et au-delà. Des études comparatives montrent des affinités technologiques avec d’autres sites jurassien : les pointes lithiques de Ranchot sont rapprochées des pointes de Rochedane (Doubs), et d’autres sites régionaux.
Sur le plan de l’art mobilier, la tradition de galets gravés, de motifs abstraits et de décorations osseuses place l’Abri des Cabônes dans une lignée artistique partagée, tout en conservant ses particularités technologiques. Les interprétations techno-culturelles suggèrent que les groupes de Ranchot naviguaient entre des traditions techniques magdaléniennes et des innovations liées à l’Azilien.
Bonne découverte !
Sources : Les notices et rapports archéologiques de Serge David, Michel Campy et Christophe Cupillard publiés dans Archéologie de la France – Informations (ADLFI), ainsi que les études de Francesco D’Errico et Serge David parues dans Gallia Préhistoire concernant l’analyse technologique de l’art mobilier de l’Abri des Cabônes. Les travaux de Michel Campy, Christophe Cupillard et Serge David dans le Bulletin de la Société préhistorique française ont également été mobilisés pour la stratigraphie et les résultats des fouilles de sauvetage. L’article de Christophe Cupillard sur les industries de la fin du Paléolithique supérieur dans le Jura, publié dans Gallia Préhistoire, a servi de référence pour le contexte régional. Les données issues de l’inventaire archéologique du Jura, établies par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Bourgogne–Franche-Comté, ont permis de confirmer la localisation et le statut patrimonial du site. Les recherches paléogénétiques menées par Posth et ses collaborateurs, publiées dans Nature en 2023, ont été utilisées pour l’étude du fragment humain “Ranchot88”. Des travaux comparatifs sur les pointes lithiques, issus de BiblioArchéo Val-d’Oise, ainsi que des analyses complémentaires présentées par Youscribe et ResearchGate, ont enrichi la compréhension techno-culturelle et artistique du gisement.
Quelques photos :
























Pour s’y rendre :
Depuis Dampierre, prendre rue de l’Eglise, puis, rue de la Source, descendre jusqu’à l’Euro vélo route. A pied, continuer sur la droite en direction de Ranchot, sur l’Euro vélo route, compter environ 150 mètres.
A proximité :
- Les forges de Fraisans
- La grotte de Saint-Vit (ouverture ponctuelle – se renseigner)
- Les grottes d’Osselle
- Le sentier du Guêpier à Etrépigney
Sur la carte :



