

Une forêt millénaire aux portes de Besançon
Aux portes nord-est de Besançon, la forêt de Chailluz s’étend sur 1 673 hectares de verdure dense, faisant d’elle l’un des massifs forestiers communaux les plus remarquables de France. Son nom tire ses origines du mot « chaille », une pierre calcaire particulière que l’on trouve en abondance dans son sous-sol. Besançon est d’ailleurs reconnue comme l’une des premières villes vertes de France, avec plus de 200 m² d’espaces verts par habitant et Chailluz en constitue le cœur battant.
L’histoire de cette forêt est profondément ancrée dans le destin de la cité comtoise. Dès les années 1180-1190, les Bisontins se disputent avec l’archevêque le droit d’y prélever du bois. Les archives mentionnent ce massif sous le nom de « Chaillou » en 1232, puis « Chalor » en 1258. C’est à partir de 1290 que la ville commence à y exercer ses droits, et dès 1309, un règlement officiel sur les coupes de bois y est établi. Besançon en est propriétaire depuis le XIVe siècle, une continuité remarquable qui traverse plus de sept siècles.
Peuplée quasi exclusivement de feuillus : chênes, hêtres, érables, charmes et tilleuls, la forêt de Chailluz présente un relief marqué, avec une altitude variant de 319 mètres sur le plateau de Thise à 619 mètres au sommet de la crête. Son sol karstique, truffé de plus de cinq cents dolines, lui confère une personnalité botanique unique. Elle est classée en Zone Naturelle d’Intérêt Écologique Faunistique et Floristique (ZNIEFF), et une réserve biologique intégrale de 65 hectares y a été créée en mai 2014. Chaque année, plus de 5 000 m³ de bois y sont récoltés, selon un plan d’exploitation respectueux de la biodiversité.
Pour les Bisontins, Chailluz est bien plus qu’un simple espace vert. Certains jours d’été, ce sont jusqu’à 3 000 personnes qui s’y retrouvent pour se promener, courir, observer les cerfs, daims et sangliers du parc animalier, ou simplement se ressourcer loin du bruit de la ville. Des sentiers balisés sillonnent le massif dans tous les sens, dont le fameux circuit de 14 km « Dame Blanche et Vieux Tilleul » qui mène au point culminant de la forêt et à son tilleul quadricentenaire. Mais derrière cette quiétude naturelle, Chailluz cache des mystères que les siècles ont soigneusement entretenus.



Le fort de la Dame Blanche : entre histoire militaire et légende fantomatique
Au sommet de la crête de Chailluz, à 619 mètres d’altitude, se dresse un édifice militaire silencieux qui domine la vallée de l’Ognon. Officiellement dénommé « fort Kirgener » en hommage au général de division François Joseph Kirgener, mort d’un boulet de canon à la bataille de Reichenbach le 22 mai 1813, ce fort est universellement connu des Bisontins sous un nom bien plus évocateur : le fort de la Dame Blanche.
Sa construction s’inscrit dans le traumatisme national de la défaite franco-prussienne de 1870. Après que les armées allemandes eurent envahi la Franche-Comté, le général Séré de Rivières lança un vaste programme de défense des frontières, prévoyant la construction d’une ceinture de forts autour des principales places fortes de l’Est. À Besançon, entre 1872 et 1880, une redoute, dix forts et sept batteries furent construits ou remaniés. Le fort de Chailluz fait partie de cette première phase, érigé entre 1875 et 1878. De forme rectangulaire (210 mètres sur 120), il était prévu pour abriter 598 hommes et 25 pièces d’artillerie, dont 10 mortiers.
Sa mission stratégique était d’interdire le passage de 4 kilomètres séparant la forêt de Chailluz de Thise, à l’est. Deux postes optiques permettaient de communiquer par signaux lumineux avec Besançon, Belfort, Dijon et Langres. Malgré ses imposantes dimensions, le fort ne connut jamais l’épreuve du feu : la ligne de front durant la Première Guerre mondiale passa bien trop loin de Besançon. Désarmé, ses canons envoyés au front, il fut ensuite déclassé. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands l’occupèrent et en ferraillèrent une grande partie. Aujourd’hui, propriété de la ville de Besançon, il accueille plusieurs émetteurs de télécommunications.
Pourquoi ce nom : la Dame Blanche ?
Le surnom de « Dame Blanche » ne vient pas du fort lui-même, mais d’un belvédère situé juste à côté, sur le territoire de la commune de Tallenay. C’est en ce lieu précis, perché sur la falaise dominant la vallée de l’Ognon, qu’une apparition spectrale aurait été observée par des paysans et des voyageurs, sans doute à partir du XVIIe ou XVIIIe siècle selon les sources locales. La légende est plus ancienne que le fort, qui ne fut bâti qu’à la fin du XIXe siècle ; le nom populaire s’y attacha naturellement, comme une empreinte du mystère sur la pierre.
La Dame Blanche est une figure fantomatique bien connue du folklore de Franche-Comté et d’Occident en général, signalée depuis le XIVe siècle sous diverses formes. Il s’agit toujours d’un spectre féminin, drapé dans un voile ou des vêtements d’une blancheur immaculée, qui surgit dans des lieux isolés, souvent au crépuscule ou dans les brumes de l’aube. Sa présence est tantôt perçue comme un mauvais présage, tantôt comme le signe d’une âme en peine cherchant à délivrer un message aux vivants.
La légende de la Dame Blanche et de la grotte de Chailluz
La version la plus connue de la légende associée à la forêt de Chailluz met en scène une grotte mystérieuse, ouverte dans une combe perdue au cœur du massif. Selon la tradition comtoise, un vieil ermite s’y était retiré du monde, vivant en reclus dans cet antre de pierre et de mousse. Peu loquace et à l’allure austère, il nourrissait toutes les rumeurs : les gens des alentours le disaient immensément riche, gardien d’un trésor enfoui au fond de sa grotte.
Un homme, prénommé Colbus, décida de s’emparer de ce trésor en passant un pacte avec le diable. Il assassina l’ermite, fouilla la grotte de fond en comble… et ne trouva rien. L’ermite n’avait jamais possédé la moindre richesse. La vengeance divine ne se fit pas attendre : on retrouva Colbus quelques jours plus tard, recroquevillé près de la grotte, le corps brûlé par les flammes de l’enfer. Depuis lors, ce lieu sinistre s’appelle la combe de l’Homme mort, et nul randonneur ne s’y attarde au-delà du coucher du soleil.
C’est dans ce contexte de crimes impunis et de justice divine que des apparitions de femmes vêtues de blanc furent signalées en plusieurs endroits de la forêt, et notamment au niveau de la grotte des Fées, enchâssée dans la falaise dominant la vallée de l’Ognon. Les témoins de l’époque parlaient d’une silhouette blanche et silencieuse, glissant entre les arbres sans laisser de traces, disparaissant dès qu’on tentait de l’approcher. Gardienne des lieux maudits ou âme de l’ermite assassiné cherchant la paix, nul ne put jamais trancher. Le fort, construit des siècles plus tard au même sommet, hérita naturellement de cette aura inquiétante.





La Fontaine des Acacias : l’eau, les ombres et les murmures de la forêt
Bien loin du tumulte du fort et de ses falaises vertigineuses, au fond d’un vallon discret entre les parcelles de résineux, se cache l’un des lieux les plus singuliers de la forêt de Chailluz : la Fontaine des Acacias. C’est l’un des rares points d’eau permanents de tout le massif, creusé à flanc de doline : ces dépressions circulaires caractéristiques du relief karstique comtois dans un écrin de roches couvertes de mousse. L’eau y sourd doucement depuis des résurgences souterraines, froide en toute saison, dans un silence presque surnaturel.
Ce lieu isolé, peu fréquenté comparé aux grands circuits balisés, est depuis longtemps enveloppé d’une aura particulière. Les bûcherons et charbonniers qui travaillaient dans la forêt aux XVIIIe et XIXe siècles évitaient d’y faire halte après la tombée du jour. La proximité des dolines; ces cavités karstiques qui avalent la lumière et amplifient les sons et l’acoustique étrange du vallon suffisaient à nourrir l’imagination des esprits les plus rationnels.
La tradition orale du pays bisontin associe ce point d’eau à l’histoire d’un jeune charbonnier qui, selon la légende, aurait péri dans les bois au cœur d’un hiver particulièrement rude, quelque part au XIXe siècle. Surpris par une tempête de neige alors qu’il cherchait un abri, il se serait égaré dans les dolines et n’aurait jamais retrouvé son chemin. Son corps ne fut retrouvé qu’au printemps, à proximité de la fontaine comme si l’eau l’avait attiré dans ses derniers instants. Depuis lors, des promeneurs auraient entendu, par nuit sans lune, un bruit de pas traînant dans les feuilles mortes et le froissement de branches sans vent autour de la clairière de la fontaine.
D’autres récits, plus anciens, font de la Fontaine des Acacias un lieu de rassemblement pour les créatures nocturnes de la forêt. Dans la mythologie rurale comtoise, les sources et fontaines isolées sont souvent associées aux esprits des eaux, aux feux-follets et aux présences qui ne peuvent pas mourir tant que leur nom reste prononcé. Qu’il s’agisse du souvenir d’un homme perdu, d’un esprit de la forêt ou simplement de la puissance évocatrice d’un lieu où le silence devient palpable, la Fontaine des Acacias garde jalousement ses secrets, filtrés à travers les frondaisons et les racines de ses grands arbres centenaires.
Pour ceux qui souhaitent la découvrir, un sentier de 5,7 kilomètres au départ des Petites Baraques y conduit sans difficulté. Le circuit passe au cœur des parcelles de résineux avant de déboucher sur ce petit cirque de roches moussues, où l’eau sourd de la roche dans un murmure presque inaudible. On comprend alors pourquoi les anciens s’arrêtaient là, le cœur battant, pour écouter et se demander si le bruit entendu venait vraiment de l’eau.



La forêt de Chailluz est un lieu vivant, au sens le plus large du terme. Ses hêtres et ses chênes ont été témoins de siècles d’histoires humaines, de conflits, de travail, de croyances et de peurs. Le fort de la Dame Blanche, la combe de l’Homme mort, la Fontaine des Acacias : autant de noms qui disent, à leur façon, que cette forêt n’appartient pas seulement aux vivants. Elle se visite, elle se marche, elle s’écoute et parfois, quand le vent tombe et que les branches se figent, elle parle.
Bonne balade !
Quelques photos :




















Pour s’y rendre :
Depuis Besançon, prendre la D486 en direction de Thise, mais au croisement, au lieu de tourner à droite à Thise, prendre à gauche, continuer jusqu’au parking des Grandes Barraques. Vous êtes alors au centre de la foret de Chailluz, les panneaux indiquent les curiosités à voir, dont le fort de la Dame Blanche et les diverses fontaines.
A proximité :
- Enclos animalier de la Forêt de Chailluz à Besançon
- Mairie-Lavoir de Marchaux
- Sentier de découverte de Marchaux
Sur la carte :




Je ne connais que les Grandes Baraques dans la forêt de Chailluz et surtout parce que c’est le lieu autour de Besançon pour voir des animaux. Votre article me donne envie de mieux connaitre ce lieux.