

Au sud-est de Monthureux-sur-Saône, à environ 850 mètres du bourg, dans la forêt communale, se trouve l’un des sites les plus atypiques du patrimoine local : la Roche du Père Maire. Située à une altitude d’environ 260 mètres, cette masse rocheuse domine un versant abrupt orienté vers la vallée du ruisseau de Fonrupt, affluent discret mais structurant du paysage local. D’un point de vue géologique, la roche est constituée d’un important banc de grès bigarré, roche sédimentaire typique de certains secteurs de la Vôge. Ce type de grès, formé par consolidation de sables anciens sous pression, présente une résistance à l’érosion supérieure aux couches environnantes, expliquant la persistance d’affleurements massifs isolés. La Roche du Père Maire adopte une morphologie remarquable : vue en plan, elle présente une forme globalement triangulaire, dont la pointe saillante forme un angle obtus. Ses deux faces principales mesurent approximativement 10 et 15 mètres de longueur. La plateforme supérieure forme une sorte de terrasse naturelle, tandis que l’ensemble du bloc atteint une hauteur moyenne de 3,50 mètres, avec un net effet de surplomb sur certaines portions. Ce détail est important, car il a favorisé la formation d’un espace abrité naturellement exploitable par l’homme. Sur sa face nord, au niveau du sol, s’ouvre une cavité naturelle d’environ 6 mètres de long, 2,80 mètres de profondeur et 1,70 mètre de hauteur à l’entrée. Cet espace semi-fermé constitue l’élément central de l’histoire du site. Rien ne permet actuellement d’affirmer une occupation protohistorique, gallo-romaine ou médiévale de cette cavité. En revanche, les traces d’aménagements humains plus récents sont bien attestées. Des bancs naturels en pierre, complétés par des parties taillées dans le roc ou aménagées artificiellement, permettent encore aujourd’hui à plusieurs personnes de s’installer confortablement à l’abri du soleil. La fraîcheur du lieu, particulièrement appréciable durant l’été, provient du surplomb rocheux, de l’ombrage forestier et de l’humidité liée au vallon voisin. Bien que l’horizon soit aujourd’hui largement obstrué par la végétation, la roche offrait autrefois un point d’observation sur la vallée étroite et encaissée du Fonrupt, paysage caractéristique des reliefs boisés de la région. Toutefois, l’intérêt du site ne réside pas uniquement dans sa géologie. Son importance patrimoniale découle avant tout de l’homme qui lui a donné son nom : Charles Maire, plus connu sous le nom de Père Maire.




Les traditions locales, corroborées par plusieurs descriptions anciennes, indiquent que Charles Maire, un savetier indigent, occupa la cavité entre 1841 et 1846, bien que certaines mémoires suggèrent une présence plus longue, jusqu’aux alentours de 1850, date probable de son décès. Cet homme, vivant en marge des normes sociales du XIXe siècle rural, transforma l’abri naturel en véritable habitation. Il aurait fermé la partie ouverte de la cavité par un mur en pierres sèches, créant ainsi un logement rudimentaire mais fonctionnel. Les vestiges de cette occupation demeurent partiellement visibles. On observe encore plusieurs traces d’aménagement, notamment de petites cavités taillées dans la roche en forme de bassins, dont la fonction exacte reste incertaine. Elles ont pu servir à recueillir l’eau, stocker de petits objets, ou participer à des usages domestiques. Charles Maire demeure une figure fascinante parce qu’il se situe à la frontière entre réalité historique et construction légendaire. Son métier de savetier indique un artisan modeste, probablement en situation de grande précarité. Pourtant, sa mémoire ne s’est pas conservée à cause de son activité professionnelle, mais grâce à son rôle social singulier dans l’imaginaire local. Il jouait du flageolet, petite flûte en bois d’origine médiévale, instrument populaire des campagnes. Au son de cet instrument, il faisait danser les jeunes gens du secteur, ce qui suggère qu’il n’était pas totalement isolé malgré son habitat troglodytique. Cette contradiction est particulièrement intéressante : l’homme vivait en retrait, mais restait socialement visible. Il était à la fois marginal et intégré. Plus intrigant encore, le Père Maire aurait pratiqué la bonne aventure, autrement dit une forme populaire de divination ou de lecture symbolique du destin. Dans les campagnes vosgiennes du XIXe siècle, ce type de pratique n’était pas rare chez certains rebouteux, guérisseurs ou figures périphériques. Mais l’élément le plus singulier de la légende concerne son rapport au Folletot, créature du folklore régional. Décrit comme un petit lutin ou esprit familier des contrées de la Plaine, le Folletot appartient aux survivances du bestiaire surnaturel rural. Selon la tradition, Charles Maire affirmait entretenir avec lui des relations régulières. Était-ce une mise en scène destinée à impressionner ses visiteurs ? Une croyance sincère ? Une exagération postérieure de la mémoire collective ? Aucun document ne permet de trancher. C’est précisément cette zone grise qui rend le personnage si captivant pour l’historien. Après sa mort, la roche continua d’attirer les marginaux. En 1894, un mendiant muni d’une jambe de bois occupa à son tour l’abri. Son séjour fut bref, l’administration communale refusant de tolérer cette occupation. Avant son départ forcé, l’homme grava ou inscrivit une phrase encore visible à la base de la roche, témoignant de son ressentiment envers le propriétaire communal. Cet épisode démontre que, plusieurs décennies après la mort du Père Maire, le lieu restait perçu comme un refuge naturel pour les exclus. La Roche du Père Maire constitue ainsi un objet patrimonial rare, car elle combine géologie, microhistoire sociale, ethnographie rurale et folklore régional.
À ce jour, la Roche du Père Maire n’est ni inscrite ni classée au titre des Monuments historiques.
Bonne découverte !
Quelques photos :

























Pour s’y rendre :
Depuis le centre de Monthureux-sur-Saône, prendre Rue de l’église, puis Rue de la Courtille, tourner à droite sur le Pont des Prussiens, puis de nouveau à droite en direction du cimetière (Chemin du Bois Ban), se garer au cimetière, et partir sur le chemin qui passe en bas, le long du mur du cimetière.
A proximité :
- Fontaine du Buis à Monthureux-sur-Saône (même secteur)
- Roche du Serpent à Monthureux-sur-Saône (même secteur)
- Roche des Faux-Monnayeurs à Martinvelle
- Roche de la Vierge à Martinvelle
- Le Pas de Saint Gibert à Martinvelle
- Roche des Huguenots à Martinvelle
Sur la carte :



