

Dans la vallée boisée du Gras, entre les communes de Bleurville et de Viviers-le-Gras, au sud-ouest du département des Vosges, deux blocs de grès rompent la monotonie du sous-bois. Connus localement sous le nom de « Roches du Mulot » ou Pierre-le-Mulot, ces affleurements rocheux portent, gravées dans la pierre, des dizaines d’entailles dont l’ancienneté et la signification interrogent les archéologues depuis plus d’un siècle. Entre érosion naturelle, sculpture humaine et superpositions religieuses successives, ce site discret constitue l’un des ensembles de gravures rupestres les plus documentés du massif vosgien.
Les Roches du Mulot se trouvent en forêt de Belle-Perche, sur le territoire de Bleurville, dans un vallon encaissé que parcourt le ruisseau du Gras. Le toponyme « Mulot » dériverait du patois local « lo mulot », qui désignerait le mulet, un animal dont la trace, selon la légende locale, serait justement gravée sur la pierre.
La roche haute, bloc de grès vosgien particulièrement dur, s’élève d’environ 0,80 mètre au-dessus du sol forestier. Sa surface sommitale, presque horizontale et aux bords arrondis par l’érosion, est scindée en deux par un couloir naturel à parois quasi verticales, large d’environ un demi-mètre. Au fond de ce couloir, une fosse de section rectangulaire, 0,25 m de profondeur, 0,55 m de longueur, a été taillée dans la roche vive, sans que sa fonction exacte ait pu être établie avec certitude.



Les empreintes de sabots et de pieds
L’élément le plus spectaculaire du site réside dans une série d’empreintes en creux figurant des fers ou sabots de petite taille, disposées comme la trace d’un animal, mulet, âne ou petit cheval qui semblerait se diriger vers le sud, en direction de la vallée. Une cinquième empreinte, de dimensions plus importantes, complète cet ensemble.
À proximité immédiate se trouve deux empreinte interprétées comme celle de pieds humain, parfois rattachée à la figure d’un cavalier mettant pied à terre. Cette catégorie de gravures pédiformes n’est pas isolée dans le contexte européen : des empreintes de pied gravées sur la roche se rencontrent, à des époques diverses, sur de nombreux sites depuis le bassin méditerranéen jusqu’aux îles britanniques, où elles sont associées de longue date à des pratiques rituelles ou commémoratives.
Sur le rebord même de la roche haute, là où le plateau rocheux cède la place au vide, deux empreintes de pied humain sont gravées en creux, orientées vers le ravin, comme suspendues au-dessus de la vallée du Gras. Leur disposition n’est pas anodine : elles font face au sud, dans l’axe du coucher de soleil, point cardinal où l’astre achève sa course quotidienne avant de disparaître sous l’horizon.
Cette orientation invite à un rapprochement avec les croyances solaires attribuées aux populations celtiques de la région. Chez les Celtes, le soleil n’est pas une simple source de lumière : il rythme le cycle agraire, structure le calendrier des grandes fêtes saisonnières, et son coucher marque, chaque soir, un passage symbolique entre le monde des vivants et celui de l’invisible. Des empreintes de pied gravées au bord d’un à-pic, face à ce point de bascule, pourraient ainsi avoir matérialisé un geste rituel : celui d’un homme s’avançant symboliquement vers l’astre déclinant, au seuil même du vide, comme pour accompagner ou saluer sa disparition quotidienne.

Les croix et le svastika
Le site présente également un répertoire varié de croix gravées : croix à branches égales, croix dite grecque, croix inscrite dans un cercle, croix pattées de dimensions diverses. Plusieurs de ces motifs cruciformes sont associés, dans la littérature archéologique régionale, à un phénomène de christianisation tardive d’un lieu dont la fréquentation est bien antérieure à l’introduction du christianisme dans la région.
Parmi les signes gravés sur la roche du Mulot figure une croix à branches égales, inscrite dans un cercle parfait. Ce motif, d’une géométrie simple mais d’une régularité frappante, appartient à une famille de symboles que les archéologues désignent souvent sous le nom de roue solaire : un cercle figurant le disque du soleil, traversé par une croix qui en marque les quatre directions, parfois interprétées comme les quatre saisons ou les points cardinaux du parcours annuel de l’astre.
Ce symbole occupe une place de choix dans le monde celtique. Il est traditionnellement associé à Taranis, le dieu du tonnerre et du ciel, que les auteurs gallo-romains assimilèrent à leur propre Jupiter. Les représentations de Taranis le montrent fréquemment porteur d’une roue à rayons, attribut qui en ferait à la fois le maître de la foudre et le garant du cycle solaire et saisonnier. Sur plusieurs autels gallo-romains conservés dans la région, ce même motif de la roue ou de la croix cerclée apparaît en tête d’inscriptions votives, confirmant la popularité du symbole jusque dans les pratiques religieuses postérieures à la conquête.
Le fait de retrouver ce signe gravé sur une roche forestière, loin de toute agglomération gallo-romaine, suggère qu’il pourrait procéder d’une dévotion plus ancienne et plus rustique que les autels de pierre dressés en ville. Les forêts et les hauteurs sont précisément les lieux que les peuples celtiques semblent avoir réservés à leurs sanctuaires naturels, loin des temples bâtis. Une roue solaire gravée à même le rocher, dans un site déjà associé à des empreintes de sabots et à des cupules rituelles, s’inscrirait ainsi dans la continuité d’un culte voué au soleil et à ses puissances cycliques; un culte que la croix chrétienne, gravée plus tard à quelques pas de là, n’aura fait que recouvrir sans jamais totalement l’effacer.
Plus rare et plus discutée, une croix gammée ou svastika, est gravée en creux sur la roche haute, à proximité immédiate d’une petite protubérance naturelle. Ce symbole, attesté depuis la plus haute antiquité dans de nombreuses civilisations d’Asie comme d’Europe où il est généralement associé à des représentations solaires, demeure un cas rare de gravure rupestre de ce type recensé sur un support en pierre en Europe occidentale. Son ancienneté précise reste, à ce jour, difficile à établir avec certitude.


Les cupules et cuvettes
On distingue sur le plateau rocheux plusieurs petites cuvettes de tailles variées. Certaines, de forme arrondie et régulière, semblent résulter de phénomènes naturels, usure glaciaire ou action prolongée de l’eau de ruissellement, un mécanisme géologique bien documenté sur de nombreux affleurements de grès vosgien. D’autres, en revanche, présentent un façonnage qui paraît procéder d’une intervention volontaire : une cuvette en forme d’entonnoir, en particulier, se trouve entourée d’une couronne de douze petites coupelles régulièrement disposées, configuration difficilement attribuable au seul hasard de l’érosion.
Les premières observations scientifiques
C’est au savant vosgien Félix Voulot (1825-1910), dessinateur, archéologue et conservateur du musée départemental des Vosges à Épinal, que revient le mérite d’avoir le premier décrit méthodiquement le site, dans le cadre d’une communication consacrée aux entailles et érosions naturelles relevées sur les deux roches de Bleurville. Auteur en 1875 d’un ouvrage de référence sur la préhistoire vosgienne, Voulot fit réaliser des moulages fidèles de l’ensemble des signes gravés sur la roche, avec le concours d’un confrère local, moulages qui furent ensuite exposés au musée départemental d’Épinal et présentés lors d’un congrès des sociétés savantes à Paris, où ils suscitèrent l’intérêt de plusieurs membres de l’Institut.
Voulot interprétait l’ensemble comme un possible lieu de sacrifice antérieur à la conquête romaine, et rattachait les empreintes de sabots à un vaste mythe solaire dont il croyait retrouver des échos dans la coutume, répandue en France comme en Russie, de clouer un fer à cheval sur la porte des habitations ou des églises, coutume qu’il associait notamment au culte de saint Georges. Cette interprétation, qualifiée par certains de ses contemporains d’hypothèse hardie, n’emporta pas une adhésion unanime ; un ecclésiastique de l’époque rappela par exemple que la fréquence des fers à cheval sur les portes d’églises pouvait tout aussi bien renvoyer au souvenir de saint Éloi, patron des maréchaux-ferrants.
Au début du XXe siècle, le site retint l’attention d’autres chercheurs. Le docteur Marcel Baudouin, figure de la Société d’anthropologie de Paris, consacra une étude détaillée aux empreintes de pieds humains sculptées sur la pierre. Quelques années plus tard, l’archéologue Léon Coutil se rendit lui-même à Bleurville, non sans difficulté, le site n’étant alors signalé par aucun balisage et n’ayant pu être localisé qu’avec l’aide d’un ouvrier carrier travaillant à proximité, afin d’étudier et de documenter à nouveau l’ensemble des gravures.
Un lieu de mémoire entre paganisme et tradition populaire
Au-delà de la seule lecture archéologique, les Roches du Mulot occupent une place particulière dans la mémoire collective bleurvilloise. Des fouilles menées au pied des deux roches ont mis au jour plusieurs mètres cubes de cendres, ainsi que des pointes de flèches en quartz et des silex taillés, attestant d’une fréquentation humaine remontant aux périodes anté-romaines. Le plateau forestier qui borde la roche haute conserve par ailleurs plusieurs tertres de pierrailles et de terre, dont l’un atteint plus de deux mètres de hauteur.
La tradition orale attachée à la roche du Mulot ne se limite pas à une simple anecdote galante : elle prend la forme d’un véritable petit rituel, empreint de discrétion et de croyance populaire. Selon ce que rapportent les habitants du pays, les jeunes filles désireuses de se marier devaient s’y rendre de nuit et en secret, loin du regard de leurs proches, pour accomplir le geste attendu : poser leurs pieds dans les empreintes gravées par les anciens, puis tourner trois fois sur elles-mêmes. Réussir cette épreuve, sans trébucher ni perdre l’équilibre sur la roche, valait promesse de mariage dans l’année. Ce caractère nocturne et clandestin n’est probablement pas anodin : il renvoie à une catégorie de pratiques populaires que l’Église a longtemps tenté de faire disparaître, précisément parce qu’elles se déroulaient à l’écart de toute surveillance et conservaient, sous des allures de simple superstition villageoise, l’écho assourdi d’un rite bien plus ancien, celui d’une fécondité et d’une union placées sous la protection silencieuse de la pierre, peut-être héritière d’antiques cultes de fertilité.
La roche du Mulot est par ailleurs indissociable d’une seconde légende, qui en explique cette fois jusqu’au nom même. Selon ce récit, saint Martin aurait un jour franchi à cheval le précipice qui sépare la roche haute de la roche basse, chevauchant non pas son cheval habituel mais un humble mulet. Le passage de l’animal aurait alors laissé, gravées dans la pierre, les empreintes de sabots que l’on peut toujours observer aujourd’hui. Le mot « mulet », déformé par le patois local au fil des générations, se serait progressivement changé en « mulot », donnant à la roche son nom actuel. Cette légende, en associant un saint majeur de la christianisation des campagnes à un animal de labeur plutôt qu’à la monture noble et martiale qu’on lui prête habituellement, illustre bien la manière dont le christianisme rural a su s’approprier un site et des signes bien plus anciens; les empreintes de sabots gravées dès la préhistoire; en leur fournissant une explication nouvelle, plus simple et plus édifiante, qui pouvait se raconter sans risque au coin du feu.
Cette superposition de strate, érosion géologique, gravures protohistoriques, légende chrétienne, folklore amoureux, fait des Roches du Mulot un cas d’école de la manière dont un même lieu peut accumuler, siècle après siècle, des significations qui s’ajoutent sans nécessairement s’effacer.
À elle seule, la roche du Mulot résume près de six mille ans de fréquentation humaine. Les cupules les plus anciennes, et les empreintes de sabots qui les accompagnent, renverraient aux populations du Néolithique, premières à investir durablement ce promontoire dominant la vallée du Gras. Vint ensuite le temps des Celtes, qui semblent avoir fait de cette roche un lieu de culte solaire à part entière, comme le suggèrent la croix inscrite dans un cercle et les empreintes de pas tournées vers le couchant. La période gallo-romaine, qui suit la conquête, ne rompt pas cette fréquentation : elle la prolonge plutôt, le culte de Jupiter ayant alors pu se superposer à celui de Taranis sans effacer la mémoire du site. Au haut Moyen Âge, c’est au tour du christianisme naissant de s’emparer du lieu : les premières croix pattées viennent alors couvrir la pierre, marquant la volonté de l’Église de réorienter vers le culte chrétien des pratiques populaires trop tenaces pour être simplement interdites. Le Moyen Âge poursuit cette appropriation progressive, le site glissant peu à peu du sacré au légendaire, à mesure que le souvenir de ses origines païennes s’estompe au profit des récits attachés à des figures christianisées comme saint Martin. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que la roche du Mulot, retombée dans un quasi-oubli savant mais jamais déserté par la mémoire orale villageoise, soit redécouverte par les premiers archéologues vosgiens, qui en relèvent enfin systématiquement les gravures et en proposent les premières interprétations scientifiques. De la pierre taillée par la main préhistorique à la photographie du XIXe siècle, c’est ainsi toute l’histoire religieuse de la région qui se lit, gravure après gravure, à la surface d’un même bloc de grès.
Quelques photos :







































Pour s’y rendre :
Depuis le centre de Bleurville, prendre Rue de la Bouchère, puis la D2 en direction de Vivier-le-Gras. Compter 2,3km depuis la sortie de Bleurville, se garer sur le parking à gauche de la route. A pied, revenir sur la route forestière du croisement précédant, et monter jusqu’à voir un panneau indiquant une carrière, traverser la carrière puis suivre le chemin qui mène à la roche du Mulot.
A proximité :
- Carrière de Meules à Bleurville
- Cave en Farroche à Bleurville
- L’allée des Fées à Gignéville
Sur la carte :




Ces traces sont vraiment impressionnantes et on a du mal à imaginer qu’elles soient aussi anciennes