


Sur le plateau qui domine légèrement le village d’Azeville, dans la Manche, à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des terres par rapport à Utah Beach, se dresse un ensemble fortifié dont la particularité échappe encore souvent au visiteur non averti. Contrairement à la majorité des ouvrages du Mur de l’Atlantique, conçus pour surveiller directement le rivage, la batterie d’Azeville a été implantée en retrait du littoral, invisible depuis la mer. Sa construction débute au printemps 1941, puis se poursuit activement à partir de 1942 sous la responsabilité de l’organisation Todt, l’organe paramilitaire chargé d’ériger l’ensemble des défenses côtières allemandes en Europe occupée. Le chantier mobilise plusieurs centaines de travailleurs, parmi lesquels figurent des ouvriers allemands, des requis français et des prisonniers de guerre soviétiques, une main-d’œuvre disparate dont les conditions d’emploi restent, encore aujourd’hui, un sujet que les archives locales n’éclairent que partiellement.
Le site se compose de quatre casemates principales en béton armé, répertoriées sous les désignations Bauwerke 344 à 347, réparties selon deux modèles distincts : deux structures de type Regelbau H650 et deux de type H671. Chacune abrite un canon de 105 mm de fabrication Schneider, pièces d’artillerie françaises datant de la Première Guerre mondiale et récupérées par l’occupant, un détail qui illustre la logique de récupération matérielle propre au Mur de l’Atlantique. Le dispositif est complété par deux pièces de défense antiaérienne et par un réseau souterrain de galeries et de tranchées couvertes dont le développement dépasse les huit cents mètres, reliant postes de tir, soutes à munitions, abris pour le personnel et points d’observation. L’architecture extérieure a fait l’objet d’un traitement particulier : les murs des casemates ont été peints selon un motif imitant l’appareillage de pierre des maisons du village voisin, une technique de camouflage destinée à tromper la reconnaissance aérienne alliée en fondant les blockhaus dans le paysage bâti environnant.




L’histoire humaine du site n’est pas moins singulière que sa géométrie défensive. À partir de décembre 1942, la garnison, forte d’environ cent soixante-dix hommes, est placée sous le commandement du capitaine Treiber, secondé par le lieutenant Kattnig. Une partie des soldats est cantonnée à proximité immédiate de la batterie, tandis que les officiers sont logés chez l’habitant, dans les fermes et les maisons réquisitionnées d’un village qui ne comptait alors qu’environ cent quinze âmes. Cette cohabitation prolongée, documentée notamment par le journal tenu par le commandant Treiber, dessine un rapport de voisinage complexe entre population civile et troupes d’occupation, fait rarement mis en avant lorsqu’on évoque les batteries côtières normandes, généralement perçues comme des lieux isolés et hermétiques.
La nuit du 5 au 6 juin 1944 rompt brutalement cette routine de deux années. Des parachutistes alliés des divisions aéroportées, largués par erreur dans le secteur en raison de la dispersion des largages, prennent la batterie à partie dès les premières heures de l’opération Overlord. Au petit matin, les pièces de 105 mm entrent en action contre les navires alliés massés au large et contre les troupes américaines qui débarquent sur Utah Beach, retardant pendant plusieurs heures la progression de la 4e division d’infanterie américaine, notamment des éléments du 22e régiment d’infanterie, avant que la position ne soit finalement neutralisée puis contournée. Le rôle exact joué par certains tirs de la batterie durant cette matinée du 6 juin, en particulier leur portée réelle et leur efficacité face aux contre-batteries alliées comme celles de l’USS Nevada, continue de faire l’objet de discussions parmi les chercheurs spécialisés dans la chronologie précise du débarquement, tant les sources allemandes et alliées divergent parfois sur les horaires et les effets constatés.






Laissée à l’abandon durant plusieurs décennies après la Libération, la batterie d’Azeville est progressivement redécouverte par les collectivités locales, qui entreprennent sa mise en valeur patrimoniale. Propriété du conseil départemental de la Manche, elle est ouverte au public en 1994 et permet aujourd’hui d’explorer plusieurs centaines de mètres de galeries souterraines ainsi que deux des quatre casemates, accompagnées d’une exposition permanente et d’un parcours audioguidé qui restitue le fonctionnement technique des pièces, les méthodes de camouflage employées et le quotidien de la garnison.
Malgré cette reconnaissance touristique et pédagogique ancienne, la protection juridique du site en tant que vestige patrimonial est restée longtemps incertaine, une partie des terrains alentour ayant même fait l’objet de projets d’urbanisation jugés menaçants pour l’intégrité du site par les associations de sauvegarde de la mémoire du Débarquement. Cette situation trouve une issue récente : par un arrêté du 23 décembre 2024, la batterie d’Azeville est inscrite au titre des monuments historiques, aux côtés d’une liste de dix-huit vestiges de la Seconde Guerre mondiale reconnus la même année par le ministère de la Culture, une décision qui place désormais l’ensemble des casemates, des galeries enfouies et des parcelles associées sous un régime de protection patrimoniale officiel.
Quelques photos :


















































Pour s’y rendre :
Adresse : 43 La Rue
50310 Azeville
A proximité :
- Eglise de Saint-Marcouf
- Fontaine de Saint-Marcouf
- Musée de l’Horlogerie à Fresville
- Hangar à Dirigeable à Écausseville
Sur la carte :



