

Au cœur du Cotentin, sur la commune de Rocheville (Manche), le Bois des Roches concentre un ensemble géologique et archéologique remarquable. Le substrat y est constitué de grès armoricain, dont les affleurements, façonnés par l’érosion, composent deux chaos rocheux distants d’environ 300 mètres : la Petite Roche et la Grosse Roche. L’exploitation de plusieurs carrières a ensuite remodelé ces masses minérales, et leur silhouette actuelle résulte donc à la fois de processus naturels et d’une intervention humaine. Les sociétés néolithiques ont investi très tôt ce secteur, sans doute attirées par la disponibilité immédiate de la pierre et par le caractère saisissant des lieux. Elles y ont implanté plusieurs mégalithes à vocation rituelle et funéraire. Outre l’allée couverte encore visible, le bois comptait au moins deux menhirs, un possible dolmen et deux autres vestiges d’allées ou de tertres funéraires. Signalés dès 1826, ces monuments furent protégés en 1906, mais ils ont disparu depuis, détruits par des actes de vandalisme. L’attrait du site fut tel qu’il a déterminé le nom de la commune, baptisée Rocheville lors de sa création en 1895.




L’allée couverte de la Petite Roche est la seule structure funéraire du bois à être parvenue jusqu’à nous. Elle se présente comme un long couloir d’environ 17 mètres (certaines sources avancent jusqu’à 19 mètres), pour une largeur interne proche de 1,20 mètre. Deux rangées de gros orthostates en forme les parois, avec 16 blocs au nord et 14 au sud. Ces jambages supportaient jadis une série de tables de couverture horizontales. Ce que l’on observe aujourd’hui n’est que l’ossature interne d’une sépulture collective. À l’origine, la chambre était masquée par un cairn, un amoncellement de pierres formant un tumulus de plan ovale, délimité par une couronne de dalles dressées. L’accès se faisait par une entrée située à l’est. Selon les estimations, le couloir a pu accueillir plusieurs dizaines de défunts, inhumés sur plusieurs décennies. L’édification est rattachée au Néolithique récent ou final, soit environ 3500 à 2500 ans avant notre ère. L’édifice a toutefois beaucoup souffert. Il comptait encore 46 pierres en 1833 et une quarantaine lors de son classement, dont 29 piliers et 11 tables de couverture. Où sont passés les blocs manquants ? Les carrières voisines offrent une piste de réponse, sans épuiser la question.




Le site a livré peu de mobilier, mais il intrigue. En 1827, un ouvrier défrichant le bois découvre sous de gros blocs un moule à haches en bronze, que l’on appelait alors un moule à « coins » et qui était en parfait état. Il le cède pour 7 francs, à raison d’un franc la livre, à un chaudronnier de Valognes, qui le revend à un fondeur de Cherbourg. L’objet allait être fondu quand le docteur Duchevreuil l’acquiert, en juin 1827. En 1872, une hache polie en silex d’environ 25 cm est mise au jour près de l’allée couverte. Les deux pièces sont conservées au musée de Cherbourg. La présence d’un outil de l’âge du Bronze dans un secteur de sépultures néolithiques suggère une fréquentation prolongée du lieu, dont la nature nous échappe. Aucune fouille scientifique n’a eu lieu dans l’allée, et une fouille clandestine vers 1921 n’a rien livré : la stratigraphie reste inconnue. La tradition orale a comblé ces silences. Le monument fut nommé « pierres aux druides », un menhir voisin « froutoux », et un dolmen supposé « Table aux fées », en réalité une dalle de grès de 4 m sur 3 détruite vers 1880, sous laquelle courait un passage. Dès 1833, un érudit avait noté près de là une couche de charbon recouverte volontairement d’argile, sans qu’on sache l’interpréter. Le folklore logeait ici fées et lutins, une truie satanique, des loups-garous, des sorciers et un homme sans tête rôdant aux carrefours. Certains y voyaient même un temple solaire. Une empreinte de pas, au sommet de la Grosse Roche, aurait permis aux jeunes filles d’obtenir un mariage dans l’année en y posant le pied. L’allée couverte de la Petite Roche est classée au titre des monuments historiques par arrêté du 12 février 1906, et le Bois des Roches est par ailleurs un site naturel classé.
Quelques photos :
































Pour s’y rendre :
Depuis Rocheville, prendre Route du Grand Hameau, puis tourner à gauche sur Route du Foyer. Au Hameau Hibet, prendre à gauche sur Route des Roches. Au croisement, prendre à droite jusqu’au prochain croisement, c’est là que l’on trouve l’allée couverte. La grosse roche est au bout du chemin qui long l’allée couverte.
A proximité :
- La fontaine aux fées à Rocheville
- Chapelle Saint-Jouvin à Brix
- L’ancien château de Bricquebec
Sur la carte :



