

À l’extrémité nord-ouest de la presqu’île du Cotentin, sur le territoire de l’ancienne commune de Saint-Germain-des-Vaux, rattachée à La Hague depuis le 1er janvier 2017, se dresse la Roche Gélétan. Ce rocher d’environ douze mètres de hauteur est posé à proximité immédiate du rivage, dans le secteur compris entre le Nez Bayard et la pointe de la Loge. Le GR 223 permet de l’atteindre, et les marins l’ont longtemps employé comme amer, c’est-à-dire comme repère de navigation. Sur le plan géologique, l’estran qui lui fait face expose plusieurs phases du magmatisme cadomien. La roche dominante est un granite rosé, dit granite d’Auderville ou de Saint-Germain-des-Vaux, dont les cristaux varient de quelques millimètres à quelques centimètres. Il renferme de nombreuses enclaves sombres de diorite, qui lui donnent un aspect tacheté. Le gisement archéologique repose entre 12,5 et 14,2 mètres NGF, sur le rebord d’une ancienne plateforme marine, vestige d’un niveau de la mer plus élevé que l’actuel lors d’un épisode interglaciaire. Les archéologues y distinguent un dépôt marin résiduel recouvert de dépôts cryoclastiques, appelés « head », formés par l’action du gel sur les versants. Cette superposition enregistre une alternance de climats et rend la lecture stratigraphique du site particulièrement instructive.

C’est l’archéologue Denise Michel qui a mis en évidence l’importance du lieu. Une encoche creusée dans le flanc du promontoire a révélé de nombreux niveaux d’occupation superposés. Ses travaux ont fait l’objet d’un article dans le Bulletin de la Société préhistorique française en 1986, puis d’une monographie de 93 pages publiée en 1994 par la Fondation Singer-Polignac. Cette dernière comprend une étude géomorphologique de Jean-Pierre Coutard et Jean-Claude Ozouf. La typologie des outils et le contexte géologique placent le gisement dans l’Acheuléen supérieur, vers 200 000 ans, à la fin du Pléistocène moyen. Certaines synthèses avancent toutefois des âges plus anciens, ce qui montre que la chronologie fine reste discutée. Les occupants appartiennent à des groupes de pré-Néandertaliens, parfois qualifiés de Néandertaliens anciens. Ils ont laissé un outillage abondant : bifaces, hachereaux, racloirs, encoches, denticulés et chopping-tools, des galets aménagés à tranchant. Plus rare encore, l’organisation de l’espace est lisible. Elle comprend des zones d’édification d’abris, des foyers construits étroitement localisés et des aires de taille du silex. Avec Port-Pignot, à Fermanville, Gélétan est le plus ancien gisement de plein air connu en Basse-Normandie. Ce type de sol d’habitat structuré est exceptionnel en Europe occidentale. Un fait demeure frustrant : un ancien chemin d’accès à la mer a amputé l’ensemble. Une partie des vestiges a donc disparu, et l’on ignore ce que contenait la portion détruite.




Le lieu a aussi nourri l’imaginaire local. La tradition veut que la Roche Gélétan soit un caillou délogé de sa botte par Gargantua lors de l’une de ses promenades dans le Cotentin, légende que le Géoparc de La Hague rattache à l’œuvre de Rabelais.
Il y a bien longtemps, au temps où la terre était encore jeune et où les géants parcouraient le monde, vivait un colosse nommé Gargantua. Il était si grand que d’une enjambée il passait d’une vallée à l’autre, et si affamé que des troupeaux entiers ne lui faisaient qu’une bouchée. Ce géant n’aimait rien tant que flâner, sans chemin ni but, là où ses envies le menaient. Un beau jour, elles le menèrent dans le Cotentin.
Il marcha longtemps vers le nord, jusqu’aux terres rudes de la Hague, où la lande rejoint la mer et où le vent ne s’arrête jamais. Il arriva ainsi à Saint-Germain-des-Vaux. Mais voilà qu’à chaque pas, quelque chose le gênait. Un caillou s’était glissé dans sa botte, puis un autre, puis un troisième. Ils lui meurtrissaient la plante du pied et lui gâtaient la promenade.
Alors Gargantua s’arrêta, s’assit, et retira sa botte. Il la renversa, et les cailloux roulèrent à terre. Oh, ce n’étaient pas des cailloux comme les vôtres ! Le plus gros tomba tout près du rivage, et il est encore là : c’est la Roche Gélétan, haute comme douze hommes, que les marins guettent depuis la mer pour retrouver leur route. Un autre rebondit plus loin, jusqu’au milieu de la lande, et s’y planta tout droit, rose comme l’aube : c’est la Grosse Pierre, que certains appellent le menhir des Etennevaux.
Le géant, lui, ne se retourna même pas. Il renfila sa botte, se leva et repartit vers d’autres terres, sans un regard pour ce qu’il laissait derrière lui. Et c’est ainsi, dit-on, que le paysage a été façonné.
À quelques centaines de mètres, dans la lande, la Grosse Pierre, ou menhir des Etennevaux, complète ce récit. Ce monolithe de grès rose mesure 2,25 mètres de hauteur. Il a été dressé des millénaires après le départ des chasseurs acheuléens, mais le voisinage des deux monuments entretient une continuité symbolique entre les âges. L’origine du nom « Gélétan » n’est pas établie de façon certaine, et l’on ignore si ce rocher remarquable a déjà eu un rôle dans les gestes des hommes du Paléolithique. Le rapport exact entre ces foyers et le rocher voisin reste une question ouverte.
Bonne découverte !
Quelques photos :




























































Pour s’y rendre :
Se rendre à: Rue Joignet 50440 La Hague, sortir de la commune, à la patte d’oie, prendre à droite sur D402, continuer jusqu’au bout de la route. La grosse roche se situe à droite et elle est facilement visible.
A proximité :
- Menhir de la bergerie des etennevaux (même secteur)
- Fort Saint-Martin (même secteur)
- Église romane Saint-Germain (même secteur)
Sur la carte :



