


Situé rue de la Convention, dans le quartier historique Saint-Jean de Besançon, le square Castan constitue l’un des rares espaces urbains où l’on peut appréhender, en plein air et de manière directe, la superposition des occupations humaines depuis l’Antiquité romaine jusqu’à la Révolution française. D’une superficie modeste d’environ 1 100 m², ce site concentre pourtant une densité archéologique et documentaire remarquable. Il est encadré au nord-est par la Porte Noire, arc de triomphe érigé vers 175 ap. J.-C. sous l’empereur Marc Aurèle, et se trouve à quelques dizaines de mètres du tracé du cardo maximus de Vesontio, l’actuelle Grande Rue.
Vesontio et son urbanisme : le contexte d’implantation des vestiges
Avant d’analyser les structures du square, il est nécessaire de rappeler le cadre urbanistique dans lequel elles s’inscrivent. Vesontio, oppidum séquane mentionné par Jules César dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules dès 58 av. J.-C., connut une phase d’urbanisation romaine intensive à partir de la période flavienne (69-96 ap. J.-C.). Promue au rang de colonie romaine après la révolte de Vindex en 68 ap. J.-C., la cité s’équipa progressivement d’un forum, d’un amphithéâtre (situé rive droite du Doubs), de thermes, d’un temple dédié probablement à Mars, et d’un réseau hydraulique dont l’aqueduc d’Arcier représentait la colonne vertébrale. C’est dans ce tissu monumental dense, organisé selon un plan orthogonal adapté à la méandre naturelle du Doubs, que prend place l’ensemble semi-circulaire du square Castan, en bordure méridionale du cardo.




L’hémicycle et ses colonnes : une identification toujours disputée
L’élément architectural le plus visible du square est sans conteste l’hémicycle, dont le diamètre intérieur atteint environ 54 mètres. Huit colonnes corinthiennes, remontées à partir de leurs fragments, bordent cet espace. La datation de l’ensemble est estimée au IIe ou IIIe siècle de notre ère, bien qu’aucune source épigraphique directe ne permette d’en fixer la chronologie avec précision.
Auguste Castan, dès 1870, interpréta cet ensemble comme les vestiges du théâtre romain de Vesontio. Cette hypothèse, séduisante par sa cohérence avec la topographie de la ville antique, fut remise en question par les fouilles menées en 1985 et 1990 sous l’actuel hôtel du Conseil Régional de Franche-Comté, mitoyen du square. Ces travaux mirent au jour trois importants murs gallo-romains légèrement convergents, dont les dimensions et la disposition sont plus conformes à la structure d’un mur de scène de théâtre ce qui suggère que le véritable théâtre de Vesontio se trouverait non pas au niveau du square, mais légèrement en surplomb, sous les bâtiments actuels. Dès lors, l’hémicycle du square Castan pourrait correspondre à un nymphée (sanctuaire des eaux), à une esplanade portiquée, ou encore au podium d’un portique couvert délimitant une place publique surélevée dont la fonction exacte reste, à ce jour, indéterminée.




L’aqueduc d’Arcier et le castellum divisorium : une infrastructure hydraulique majeure
Parmi les structures dégagées lors des fouilles de 1870, le bassin de distribution des eaux, ou castellum divisorium, constitue un témoignage technique de première importance. Ce bassin circulaire d’environ 5 mètres de diamètre représentait le point terminal de l’aqueduc d’Arcier, infrastructure hydraulique d’un peu moins de 11 kilomètres reliant les sources d’Arcier, dans la commune de Vaire, à la cité de Vesontio.
La construction de cet aqueduc est généralement datée des règnes de Vespasien (vers 70 ap. J.-C.) ou de Marc Aurèle (vers 170 ap. J.-C.), une monnaie trouvée dans la maçonnerie suggérant, sans certitude absolue, une date peu postérieure à 70 ap. J.-C. La galerie souterraine, maçonnée et voûtée, mesurait entre 1,55 et 1,62 m de hauteur sous clé pour 0,75 à 0,85 m de largeur. Elle suivait les courbes de niveau en longeant le Doubs, évitant ainsi les ouvrages d’art coûteux. Sa déclivité, estimée à 0,22 %, permettait un écoulement gravitaire continu depuis les sources d’Arcier (les seules de la région présentant débit et altitude suffisants) jusqu’au castellum du square. L’aqueduc fonctionna jusqu’au Ve siècle, date à laquelle les invasions barbares entraînèrent son abandon progressif.
Une longue parenthèse médiévale et moderne : l’église Saint-Jean-Baptiste
Sur l’emprise même des vestiges antiques, une église Saint-Jean-Baptiste fut édifiée, considérée par la tradition locale comme le premier baptistère de la cité bisontine, fondé dès le IVe siècle, bien que les historiens situent plus vraisemblablement sa construction entre le IVe et le VIIe siècle. Désaffectée en 1789 à la suite de la Révolution française, l’église fut entièrement démolie entre 1794 et 1797. Sa disparition libéra le sous-sol et permit, quelques décennies plus tard, les investigations archéologiques qui allaient révéler les strates antiques sous-jacentes.
Auguste Castan : l’homme, la méthode, la découverte
Ferréol François Joseph Auguste Castan naquit à Besançon le 20 novembre 1833 et mourut dans la même ville le 27 juin 1892. Issu d’une famille de commerçants, il intégra l’École des chartes, dont il sortit major en 1855 avec une thèse consacrée à l’origine de la commune de Besançon. Archiviste municipal, conservateur par intérim du musée, et surtout bibliothécaire en chef à partir de 1866, Castan incarnait la figure de l’érudit provincial du XIXe siècle : polyvalent, méthodique, et profondément attaché à l’histoire locale.
C’est à la veille de la guerre franco-prussienne de 1870 dont il devait tenir un journal personnel resté célèbre dans les archives bisontines qu’il entreprit les fouilles au pied de la cathédrale Saint-Jean. Dès juin 1870, la décision fut prise d’aménager un jardin pour mettre en valeur les découvertes. Castan fut nommé correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1874 et membre associé de l’Académie royale de Belgique en 1881. Le square prit officiellement son nom en 1898, six ans après sa mort.
Le jardin archéologique à l’anglaise : un projet paysager à dimension didactique
Le dispositif végétal qui enveloppe les vestiges n’est pas le fruit du hasard. Conçu par l’architecte Alfred Ducat avec le concours du paysagiste franc-comtois Brice Michel, le jardin fut ouvert au public en 1874. Sa composition s’inscrit dans la perspective de la Porte Noire et obéit à une logique à la fois esthétique et pédagogique : les fragments antiques sont disposés et mis en scène pour guider le regard du visiteur, selon un principe propre aux jardins archéologiques à l’anglaise du XIXe siècle. L’ensemble de l’œuvre paysagère constitue une réalisation cohérente, intégrant ferronnerie, lampadaires et tracés de circulations qui furent restaurés lors d’une campagne de réhabilitation menée entre 2004 et 2006, restituant au site son état du XIXe siècle.
Protections au titre des monuments historiques
Les fragments antiques du square Castan sont classés monuments historiques depuis le 12 juillet 1886. Le jardin paysager, reconnu comme œuvre à part entière, est inscrit à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques depuis le 12 avril 1945. Enfin, par arrêté du 22 octobre 2021, l’ensemble des tronçons restants de l’aqueduc antique d’Arcier dont les vestiges du castellum divisorium visible dans le square a été inscrit aux monuments historiques sur les quatre communes traversées : Vaire, Chalèze, Montfaucon et Besançon.
Bonne découverte !
Quelques photos :



































Pour s’y rendre :
Adresse : 1-5 Sq. Castan, 25000 Besançon
A proximité :
- La Porte Noire à Besançon
- Cathédrale Saint-Jean à Besançon
- La Citadelle de Besançon
Sur la carte :




J’aime beaucoup cet endroit chargé d’histoire ou le passé se mélange au présent.