

Sur le territoire de la commune de Saint-Vaast-la-Hougue, dans le département de la Manche, subsiste un ensemble de vestiges méconnus du grand public : les ruines de l’ancienne église Saint-Martin de Rideauville. Ce hameau, autrefois paroisse et commune à part entière, formait avant la Révolution française une entité administrative et religieuse distincte, rattachée au doyenné de Valognes et au diocèse de Coutances. Les origines de l’édifice sont anciennes : plusieurs sources locales font remonter les premières constructions à une période antérieure au Xe siècle, ce qui en ferait l’un des lieux de culte les plus anciens du secteur du Val de Saire, bien avant que l’architecture que l’on observe aujourd’hui ne soit érigée.
L’édifice a connu au moins une campagne de travaux majeure au XVIIIe siècle : la nef aurait été agrandie vers 1730, au point que des visiteurs de l’époque la décrivaient comme quasiment neuve plusieurs décennies plus tard. Le clocher, quant à lui, fait l’objet d’une datation plus précise : sa première pierre fut posée le 25 janvier 1786, sous l’impulsion du curé de la paroisse, l’abbé Levavasseur, qui supervisa également la reconstruction de l’autel. Les matériaux nécessaires à cette édification furent en partie acheminés depuis les paroisses voisines de Réville, La Pernelle et Le Vicel. Ce chantier ambitieux ne devait cependant jamais s’achever dans les conditions prévues : la Révolution française interrompit brutalement la vie religieuse du village. L’église fut abandonnée en 1792, et le petit village de Rideauville, ne pouvant plus subsister comme entité indépendante, fut rattaché à la commune de Saint-Vaast-la-Hougue en 1793. L’édifice comptait alors cinq cloches ; les deux plus imposantes furent réquisitionnées pendant la période révolutionnaire pour être fondues et transformées en pièces d’artillerie, tandis que les trois autres furent démontées puis installées dans le clocher de la nouvelle église paroissiale de Saint-Vaast. Un décret impérial permit, au début du XIXe siècle, de rendre l’édifice de Rideauville à l’exercice du culte en tant qu’annexe, mais la commune ne put durablement assumer l’entretien de deux églises distinctes : celle de Rideauville, jugée trop vétuste pour continuer à accueillir les fidèles dans de bonnes conditions, fut définitivement délaissée. L’archéologue et érudit normand Charles de Gerville visita les lieux en juillet 1819, laissant ainsi l’une des plus anciennes descriptions documentées de l’édifice après son abandon. Un siècle plus tard, en 1848, une tempête emporta la flèche octogonale en ardoise qui surmontait le clocher, parachevant la ruine progressive du bâtiment.




L’observation des vestiges actuels permet de reconstituer assez précisément le plan de l’ancien édifice. L’église, orientée selon l’axe traditionnel ouest-est, présentait une nef à vaisseau unique composée de trois travées, prolongée par un chœur de deux travées et achevée par un chevet à pans coupés. Deux petites chapelles en saillie, formant un transept réduit, s’ouvraient de part et d’autre du chœur. La base du clocher-porche, de plan carré et de construction massive, demeure aujourd’hui l’élément le plus imposant du site, avec un niveau supérieur percé de baies géminées. La nef conserve trois baies cintrées ainsi qu’un portail situé sur le mur sud. Il ne subsiste ni toiture ni vitraux : les murs se dressent à ciel ouvert, dans un état qui n’a plus rien de fonctionnel mais qui reste suffisamment lisible pour permettre une lecture archéologique du bâti. Une partie du mobilier liturgique échappa cependant à la ruine : la chaire, les confessionnaux et les fonts baptismaux furent prélevés et transférés dans la nouvelle église Saint-Vaast, édifiée en pierre de Caen entre 1851 et 1861 et ouverte au culte à cette dernière date. Autour des ruines, le terrain attenant conserve la mémoire de l’ancien cimetière paroissial : plusieurs dalles tumulaires des XVIIe et XVIIIe siècles, initialement dispersées entre Saint-Vaast et Rideauville, y ont été regroupées, parmi lesquelles une pierre tombale à tête triangulaire portant le nom de G. Lanache (1752-1821), ainsi que deux tombes monolithes voisines appartenant à un frère et une sœur, Léon Ouvray et sa sœur, emportés à quelques jours d’intervalle par une même épidémie en décembre 1843 et janvier 1844.
Longtemps laissé à l’abandon et menacé de démolition pure et simple, le site connut une tentative de sauvegarde en 1982, lorsque la municipalité fit reposer une toiture d’ardoises sur les murs subsistants ; une association fut par ailleurs constituée en 1986 pour engager la restauration de l’ensemble, alors que les baies et les maçonneries menaçaient de s’effondrer. L’état actuel du site, aujourd’hui de nouveau largement à ciel ouvert, témoigne des limites de ces interventions successives face à l’érosion du temps et aux intempéries de la côte du Val de Saire.




Au-delà de sa valeur architecturale et archéologique, le site de Rideauville occupe une place particulière dans la mémoire orale du Val de Saire, où il est associé depuis au moins le XIXe siècle à un ensemble de récits surnaturels liés à la présence de défunts. La tradition locale, telle qu’elle s’est transmise de génération en génération, rapporte qu’à la période qui suivit l’abandon de l’église, un sacristain resté fidèle à son poste aurait été chargé par son curé, contraint à l’exil pendant les troubles révolutionnaires, de veiller sur l’édifice et sur le cimetière attenant en son absence. Selon le récit, cet homme aurait fini par s’écarter de cette promesse, cédant à une vie dissolue, avant qu’un remords grandissant ne le pousse, une nuit de décembre, à errer parmi les tombes. C’est là, raconte-t-on, qu’il aurait aperçu une silhouette encapuchonnée se détachant dans la pénombre du cimetière, et reconnu la voix de son ancien curé lui rappelant que les âmes des défunts, privées de prières, réclamaient leur dû. La tradition veut que la silhouette se soit ensuite dissipée dans la brume avant de réapparaître, sommant le sacristain de se préparer, car l’heure de minuit et la messe des trépassés approchaient. Le récit s’achève sur une image saisissante, typique de ce type de légendes rurales normandes : au moment de célébrer l’office aux côtés de cette figure, le sacristain n’aurait plus discerné qu’un crâne blanchi et des orbites vides sous le capuchon, révélant un squelette ricanant à la place du prêtre disparu, scène qui l’aurait laissé évanoui à l’entrée du cimetière. Ce type de récit, connu dans le folklore régional sous l’appellation de « messe des revenants » ou « messe des morts », n’est pas propre à Rideauville : on en retrouve des variantes ailleurs en Normandie et dans d’autres régions de tradition catholique rurale, où l’abandon d’un édifice religieux consacré cristallise souvent, dans l’imaginaire collectif, la crainte que les défunts qui y reposent ne soient livrés à l’oubli. On retiendra surtout ce que cette légende révèle en creux : la place symbolique qu’occupait, dans une communauté rurale de la fin du XVIIIe siècle, la rupture brutale du lien entre les vivants et leurs morts, provoquée par la déchristianisation révolutionnaire et la fermeture des lieux de culte.
Belle découverte !
Quelques photos :








































Pour s’y rendre :
Adresse : Rideauville
50550 Saint-Vaast-la-Hougue
A proximité :
- Fort de Tatihou à Saint-Vaast-la-Hougue
- Fort de la Hougue à Saint-Vaast-la-Hougue
- Parc animalier de Montaigu-la-Brisette
Sur la carte :




super site j’adore les graphismes et les lieux insolites proposés