Le Géosite – Fresville (50)

Au lieu-dit Le Goulet, entre les communes de Fresville et du Ham, dans le Cotentin, s’étend une ancienne carrière aujourd’hui reconvertie en parcours de découverte scientifique. Ouverte en 1906, cette exploitation fut créée pour alimenter en matière première la cimenterie du Ham, bâtie en 1912 par la Société des ciments Portland et Chaux du Cotentin. Pendant près de huit décennies, des générations d’ouvriers en extrairent les marno-calcaires nécessaires à la fabrication du ciment, dont une partie servit à la reconstruction de la région après la Seconde Guerre mondiale. L’entreprise fut reprise successivement par les Ciments français, puis par la société Calcia, avant que l’activité ne cesse définitivement en 1986. Les modes de transport du minerai illustrent à eux seuls l’évolution des techniques industrielles du XXe siècle : charrettes tirées par des chevaux à l’origine, puis wagonnets circulant sur un petit train jusqu’en 1982, enfin camions jusqu’à la fermeture. Sur près de dix-neuf hectares, le front de taille dessine aujourd’hui un amphithéâtre de pierre haut d’une vingtaine de mètres, structuré en plusieurs paliers sécurisés. L’arrêt des pompages a permis à la nappe phréatique de remonter naturellement, noyant la partie basse de l’excavation et donnant naissance au plan d’eau qui borde désormais le sentier. Un projet de décharge d’ordures ménagères destinée au Nord-Cotentin faillit un temps s’installer sur le site à la fin des années 1980 ; l’opposition résolue des habitants de Fresville, dont l’écho dépassa les limites du département, permit d’écarter cette perspective et de préserver le lieu. C’est en 2008 que le Parc naturel régional des Marais du Cotentin et du Bessin aménagea les abords de l’ancienne carrière en un sentier pédagogique d’environ deux kilomètres, ponctué de panneaux explicatifs consacrés aussi bien à l’histoire industrielle du site qu’à la géologie.

L’intérêt scientifique du géosite tient d’abord à la formation géologique qu’il expose : le Calcaire à Gryphées, daté du Sinémurien, l’un des étages du Jurassique inférieur, situé au nord du bassin sédimentaire de Sainte-Mère-Église. Sur une puissance visible d’environ vingt-cinq mètres, des bancs de marnes et de calcaires s’y succèdent en alternances rythmiques, organisées en séquences métriques que couronnent des surfaces indurées ou bioturbées, où subsistent des terriers fossiles du type Diplocraterion ou Chondrites. La géométrie de ces bancs calcaires n’a rien d’une simple superposition régulière : biseautages fréquents, structures en dôme au sommet des couches, figures d’érosion à leur base, tout indique un environnement de vasière marine ouverte, façonnée par la dynamique de houles de tempête. La faune fossile y est abondante et dominée par les bivalves, en particulier les gryphées à la coquille recourbée caractéristique, aux côtés de limidés du genre Plagiostoma et de formes fouisseuses telles que Pleuromya et Mactromya ; échinodermes et brachiopodes complètent cet inventaire, tandis que les céphalopodes, plus rares, se limitent à quelques ammonites des genres Arnioceras, Coroniceras et Arietites. De rares ossements de vertébrés ont également été signalés dans ces couches, sans qu’une étude exhaustive en ait encore livré tous les secrets. Les strates, légèrement inclinées de cinq degrés vers le sud-est, portent la trace de déformations tectoniques superposées : certaines failles normales trahissent une phase d’extension de la lithosphère au cours du Jurassique, tandis que d’autres, inverses ou en décrochement, résultent de mouvements compressifs plus tardifs, liés au contrecoup lointain de la collision alpine ; l’une de ces failles compressives affleure de manière particulièrement nette à proximité du bâtiment d’accueil, offrant un contact direct et rare avec des forces géologiques séparées par des dizaines de millions d’années. Au sommet de la carrière, un mince niveau argilo-sableux d’origine continentale, épais de deux mètres seulement, renferme un paléosol rattaché au faciès dit wealdien, daté du Crétacé inférieur : ce dépôt, en discontinuité franche sur le Sinémurien marin, figure parmi les rares témoins conservés et étudiés de ce type de formation en Normandie. Une surface d’érosion vient ensuite tronquer cet ensemble, laissant affleurer des graviers d’origine jurassique et des bois silicifiés, avant que ne se déposent des sables quartzeux, micacés et glauconieux datés du Cénomanien. Entre ces deux dernières séquences se dissimule un vide stratigraphique de plusieurs dizaines de millions d’années, une lacune que la roche elle-même semble avoir choisi de taire.

Depuis l’arrêt de l’exploitation, la nature a repris possession des lieux avec une vigueur qui n’était pas prévisible pour un site aussi profondément remanié par l’homme. Le plan d’eau permanent attire aujourd’hui une avifaune variée, où se croisent fuligules milouins et morillons, tandis que la nidification du goéland marin et du petit gravelot y fut observée dès 1995. Sur les sols calcicoles issus des déblais de carrière s’est développé un cortège floristique original, comptant plusieurs espèces peu communes dans la région, dont le mélilot officinal, l’orchis incarnat, le lotier corniculé et l’ophrys abeille, cette orchidée dont l’un des pétales imite à s’y méprendre le corps d’un insecte butineur. Le site est aujourd’hui intégré au Parc naturel régional des Marais du Cotentin et du Bessin, classé en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique, et compris dans un site Natura 2000 désigné au titre de la directive européenne concernant les oiseaux. Le club de géologie qui anime le lieu depuis plusieurs décennies dispose sur place de deux bâtiments, l’un consacré à l’accueil du public, l’autre abritant une exposition permanente où sont présentés fossiles et minéraux extraits de la carrière au fil des campagnes de recherche.

Bonne découverte !

Le parking du Géosite se situe à 34 Route des Marais 50310 Fresville

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