

Un ouvrage né de la guerre sous-marine
En février 1917, l’Allemagne impériale décide de relancer une guerre sous-marine à outrance dans la Manche, frappant sans discrimination les navires alliés qui longent les côtes normandes. Face à cette menace, l’Amirauté française réagit en quelques mois en implantant vingt centres d’aviation, douze centres de dirigeables et quinze centres de ballons captifs sur le littoral. Le 6 décembre 1916, la création d’un centre de dirigeables sur le territoire de la commune d’Écausseville, dans le département de la Manche, est officiellement décidée. Le choix du site n’est pas anodin : le hameau de la Bazirerie offre un terrain abrité des vents d’ouest dominants, une condition indispensable pour permettre aux dirigeables, engins fragiles et sensibles aux rafales, de décoller en profitant de courants ascendants favorables. Un premier hangar, entièrement construit en bois, est édifié entre janvier et août 1917 par la société Sainte-Beuve et Garnier. Ses dimensions initiales, prévues à 150 mètres de longueur pour 20 mètres de largeur et 22 mètres de hauteur, en font une structure imposante pour l’époque. Dès août 1917, il accueille son premier occupant, le Sea Scout SS-49/VA-3, un dirigeable de reconnaissance livré par les Britanniques, chargé de traquer les sous-marins ennemis au-dessus de la Manche. Cette première construction, plus modeste et réalisée selon des méthodes de charpente traditionnelles, ne survivra cependant pas au siècle : endommagée par une tempête le 24 août 1931, elle sera démolie en 1933, ne laissant subsister que son cadet de béton.




Un défi d’ingénierie : la construction du second hangar
Le 31 octobre 1917, l’armée décide d’adjoindre au premier édifice un second hangar, cette fois entièrement bâti en béton armé, destiné à abriter un aérostat de type ZD3. Ce choix technique est audacieux pour l’époque : peu de structures de cette ampleur avaient alors été réalisées avec ce matériau encore relativement jeune dans le génie civil militaire. Les travaux, confiés à l’ingénieur Henri Lossier et exécutés par les établissements Fourré et Rhodes, s’étalent du 12 novembre 1917 au 18 août 1919 ; la porte monumentale ne sera achevée qu’en 1920. Le bâtiment repose sur le procédé Hennebique, une technique de béton armé qui permet d’ériger des structures à la fois légères et d’une résistance inédite pour l’époque. Selon la fiche officielle du ministère de la Culture, l’édifice mesure 150 mètres de long, 24 mètres de large et 28 mètres de haut, et se compose de 25 fermes en béton armé, couvertes de 2 540 tuiles préfabriquées en béton armé, produites sur place selon un brevet déposé par un certain Minard. La voûte adopte une forme pseudo-parabolique, articulée en trois points selon un principe proche de celui développé par Eugène Freyssinet : le béton y est localement resserré jusqu’à ne conserver qu’une très faible section, mais fortement ferraillé, ce qui lui confère une souplesse suffisante pour absorber les déformations dues au vent ou à la dilatation thermique sans rompre la structure. L’ensemble du bâtiment est d’ailleurs divisé en trois blocs distincts, séparés par des joints de dilatation de quelques centimètres. Le ciment provenait de l’usine du Ham, tandis que les châssis vitrés étaient fournis par les verreries Saint-Gobain de l’Aisne. La fermeture de l’édifice était assurée par deux vantaux métalliques coulissants d’environ 12 mètres sur 27, stabilisés par un contrepoids de béton de 30 tonnes posé sur un bogie roulant sur rails. On rapporte qu’il s’agissait alors, par son volume, du troisième plus grand ouvrage en béton armé jamais réalisé en France, une affirmation que l’ampleur du chantier rend en tout cas plausible. Ironie du calendrier, ce chef-d’œuvre technique ne devient opérationnel qu’en 1919, alors que l’aviation à voilure fixe a déjà largement supplanté le dirigeable comme outil de surveillance maritime : l’édifice n’accueillera donc jamais réellement l’usage pour lequel il fut conçu avec tant de soin.




De l’entre-deux-guerres à la guerre froide : un témoin silencieux des conflits du XXe siècle
La Marine nationale abandonne définitivement l’usage des dirigeables en 1936, mais le hangar, lui, continue son existence. Il sert alors de base pour un groupe mobile d’artillerie lourde de côte et de défense antiaérienne, avant que les combats de la campagne de France de 1940 ne viennent bouleverser cette affectation. Durant l’Occupation, de 1940 à 1944, l’armée allemande investit le site et y entrepose du matériel destiné à la construction du mur de l’Atlantique : ciment, bois, canons et munitions. C’est vraisemblablement en novembre 1940, à la suite d’un cyclone et d’une manœuvre malheureuse des occupants, que les deux portes métalliques coulissantes sont endommagées ; les Allemands les découpent alors au chalumeau sans jamais les remplacer, laissant la façade béante jusqu’en 1953, date à laquelle elle sera close par un simple mur de parpaings. Les combats de la bataille de Normandie, entre le 8 et le 10 juin 1944, opposent dans ce secteur les soldats du 8th Infantry Regiment de la 4th Infantry Division américaine aux troupes allemandes de l’AOK7 ; contre toute attente, le hangar échappe aux bombardements alliés et parvient intact à la Libération. Il est ensuite utilisé par l’armée américaine comme centre d’entretien de véhicules, avant de repasser sous administration française. Le chapitre le plus singulier de son histoire militaire reste sans doute le plus discret : entre 1967 et 1969, en pleine guerre froide, la Direction des centres d’expérimentations nucléaires utilise le site pour la mise au point de ballons destinés aux essais nucléaires français dans le Pacifique, un usage resté longtemps méconnu du grand public et pour lequel les archives disponibles demeurent, aujourd’hui encore, assez lacunaires. Ce sont précisément ces occupations successives, militaires puis techniques, qui ont laissé sur les parois intérieures du hangar une accumulation exceptionnelle de graffitis, inscriptions, dessins et messages, gravés ou peints par les différents occupants du site entre les années 1930 et 1945. Soldats allemands, ouvriers et prisonniers français, GI’s américains et, dans une moindre mesure, militaires britanniques y ont laissé des noms, des dates, des insignes d’unités et des croquis, formant un palimpseste rare où se superposent plusieurs mémoires de guerre sur un même mur de béton. Certaines de ces inscriptions demeurent d’ailleurs difficiles à dater ou à attribuer avec certitude, faute d’archives correspondantes, ce qui continue d’alimenter les recherches menées par les bénévoles chargés de la conservation du site.






Un patrimoine sauvegardé et transmis
Vendu par la Marine nationale en 1998, le hangar est racheté dès 1999 par l’association franco-américaine des aérodromes normands de la 9ème US Air Force, avant que la communauté de communes de la région de Montebourg n’en fasse l’acquisition en 2008 ; l’Association des amis du hangar à dirigeables d’Écausseville conserve depuis lors la mission de réhabilitation, de valorisation et d’animation du site. Aujourd’hui intégré à la communauté d’agglomération du Cotentin, l’édifice abrite un musée retraçant un siècle d’histoire de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, en passant par la bataille de Montebourg de juin 1944, et demeure, par sa taille et son mode de construction entièrement en béton, un témoin unique en France de l’aéronavale du début du XXe siècle, comparable seulement au hangar d’Augusta en Sicile pour l’ensemble du continent européen. Le hangar à dirigeables d’Écausseville est inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 30 août 2000, puis classé monument historique par arrêté du 7 janvier 2003, une protection qui s’étend également à l’ensemble des graffitis conservés sur ses parois intérieures.
Bonne visite !
Quelques photos :




















































































Pour s’y rendre :
Adresse : Le Hangar 50310 Écausseville / Le long de la D510 entre Ham et Ecausseville
A proximité :
- Le géosite de Fresville
- Musée de l’horlogerie à Fresville
- Cimetière militaire Allemand à Orglandes
Sur la carte :



