

La Porte Noire de Besançon — Arc honorifique gallo-romain de Vesontio
Vesontio, l’antique Besançon, capitale de la Séquanie, territoire correspondant en grande partie à l’actuelle Franche-Comté, constitue, dès le Ier siècle de notre ère, l’un des centres urbains les plus importants de la Germanie Supérieure romaine. César lui-même, dans son De Bello Gallico, mentionne l’oppidum gaulois, décrivant sa position stratégique au cœur d’un méandre du Doubs. C’est dans ce contexte d’urbanisation accélérée que la Porte Noire prend place, vers 175 après Jésus-Christ, à l’extrémité sud du cardo maximus, l’axe viaire principal orienté nord-sud structurant la trame urbaine de Vesontio.
Le monument est érigé sous le règne de l’empereur Marc Aurèle (161–180 apr. J.-C.), dans un contexte politique particulièrement tendu : les guerres marcomanniques opposent Rome aux peuples germaniques, Marcomans, Quades, ainsi qu’aux Sarmates et aux Parthes. L’arc commémore conjointement les victoires de Marc Aurèle sur les frontières nord du Danube (172–175) et celles de son co-régent Lucius Aurelius Verus contre les Parthes en 165–166, dont la prise de Ctésiphon, capitale parthe, constitue le fait d’armes le plus symbolique. L’arc est ainsi un instrument politique : il manifeste la loyauté et la déférence des élites séquanes envers l’empereur, bien plus qu’il ne célèbre une victoire locale. Contrairement aux arcs de triomphe romains classiques, destinés aux cérémonies du triumphus à Rome, la Porte Noire est un arc honorifique : elle ne sanctionne aucun défilé militaire à proprement parler, mais ancre dans la pierre l’allégeance de la cité provinciale à l’autorité impériale. À noter que le monument ne porte aucune dédicace, ce silence épigraphique, inhabituel pour un tel édifice, reste à ce jour inexpliqué.




Sur le plan architectural, la Porte Noire se distingue par ses proportions singulièrement élancées : 16,56 mètres de hauteur totale à l’origine (le sol ayant progressivement remonté d’environ un mètre), pour seulement deux mètres de profondeur et 5,6 mètres de largeur. La hauteur sous voûte dépasse les 11 mètres. L’arc est construit en calcaire local, matériau sédimentaire relativement tendre, ce qui explique en partie l’état de dégradation avancée des reliefs. L’édifice était probablement couronné de statues, aujourd’hui disparues, renforçant son caractère monumental et vertical. Il ne constituait pas une porte de ville à proprement parler : il se dressait comme un arc isolé, entièrement dégagé sur ses quatre faces, configuration radicalement différente de la situation actuelle, où le monument est partiellement encastré entre le bâtiment du rectorat et l’ancien archevêché.
Le programme iconographique est ce qui rend cet arc véritablement exceptionnel dans le corpus des arcs gallo-romains. La totalité des surfaces disponibles est couverte de reliefs, selon un principe que les historiens de l’art antique désignent par l’expression horror vacui, littéralement, la crainte du vide. Les colonnes accueillent des motifs végétaux habités : rinceaux peuplés de génies ailés, personnages en acanthes, entrelacs floraux d’une grande finesse d’exécution. Les registres supérieurs développent un répertoire mythologique d’une densité remarquable : on y identifie Minerve terrassant un Géant, Jupiter foudroyant les Géants, ou encore Thésée affrontant le Minotaure. À ces scènes divines s’ajoutent des représentations historiques et militaires : cavalerie en action, infanterie romaine en ordre de bataille, captifs barbares les mains liées dans le dos soumis à un général, et toujours visible malgré les dommages, la prise de Ctésiphon, où le roi des Parthes est figuré aux pieds des murailles de sa propre capitale. Par son mélange systématique du mythologique et de l’historique, par la densité et la sophistication de ses reliefs, la Porte Noire se distingue nettement des autres arcs gallo-romains, dont le décor est en général plus sobre et plus codifié. Le chercheur peut légitimement se demander si des ateliers spécialisés, peut-être originaires d’Italie du Nord ou de la façade rhénane, n’ont pas été mobilisés pour ce chantier d’exception. Notons que l’arc était à l’origine polychrome : des traces de pigments colorés devaient rehausser les reliefs, bien qu’aucune trace visible de peinture ne soit aujourd’hui conservée.




Le destin de la Porte Noire après l’Antiquité reflète les transformations successives de la ville elle-même. Face aux invasions germaniques du IIIe siècle, Vesontio se dote d’une enceinte urbaine fermant la boucle du Doubs : l’arc honorifique, jusqu’alors dégagé, est alors intégré au tracé du rempart et commence à fonctionner comme véritable porte défensive, ce qui lui vaut, paradoxalement, une conservation relative. Tout au long du Moyen Âge, il marque la limite entre le quartier capitulaire et la ville basse, jouant un rôle urbain et symbolique persistant. C’est vraisemblablement à cette période que le monument adopte son appellation courante de « Porte Noire », probablement en raison du noircissement progressif de sa pierre calcaire sous l’effet des intempéries, de la suie et du temps, bien que cette étymologie populaire n’ait jamais été définitivement établie.
La conservation du monument s’avère précaire sur la longue durée : les incendies répétés qui ravagent les quartiers adjacents, la fragilité intrinsèque du calcaire jurassique, et l’encaissement progressif du monument dans les constructions médiévales et modernes ont considérablement altéré le décor sculpté. Ce n’est qu’au XIXe siècle que des travaux de consolidation sont entrepris pour la première fois. En 1959, le directeur de la circonscription des antiquités historiques de Franche-Comté, Lucien Lerat, confie à Alfred Monterosso, mouleur des Musées nationaux, la réalisation d’une série complète de moulages des reliefs, opération précieuse permettant de fixer l’état du décor à cette date. Ces moulages constituent aujourd’hui une source documentaire irremplaçable pour les chercheurs, en particulier pour les zones où l’érosion a effacé les reliefs originaux depuis lors. Des campagnes de restauration plus récentes ont permis de stabiliser certaines zones fragilisées, sans toutefois restituer la richesse décorative initiale, désormais en grande partie perdue.
La Porte Noire de Besançon est classée au titre des Monuments Historiques depuis 1840, figurant parmi les premiers monuments inscrits sur la liste inaugurale établie sous l’impulsion de Prosper Mérimée.
Quelques photos :



































Pour s’y rendre :
Adresse : Rue de la Convention, 25000 Besançon
A proximité :
- Les ruines Romaines du square Castan à Besançon
- Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon
- La Citadelle de Besançon
- Musée du Temps à Besançon
Sur la carte :



